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Réconciliation

Sur notre déréliction civilisationnelle et sur les manifestations du délire contemporain.
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Re: Réconciliation

23 Mai 2018, 14:02 Message

Cher Eric,

- sur Nicolas de Cues, et très précisément du point de vue que vous évoquez, je ne peux que redire ce que j'ai déjà écrit ici (en réponse à l'une de vos interventions, et notre échange partait une fois encore d'un extrait de MH... en l'occurrence : un extrait de "Qu'appelle-t-on penser ?" évoqué supra : il doit bien y avoir quelque chose...).

- Sur Schelling et Spinoza : je n'ai pas de morceau de choix à vous proposer, car il ne l'attaque pas directement ; mais, comme il remet foncièrement en cause a notion de "système" (qui, de son temps, et dans le cadre de "l'idéalisme allemand", représentait la forme obligée, le comble et le but de la pensée philosophique), Spinoza lui est une cible de premier ordre. En effet, comme chacun sait, Spinoza "ne fait que" reprendre jusque dans nombre de ses détails le système de Giordano Bruno, mais en le corsetant de façon "géométrique" ("ordine geometrico", c'est dans le titre complet), soit d'une façon et à un point que l'on n'avait encore jamais vus. Certes il y a eu Platon et son "que nul n'entre ici s'il n'est géomètre"... mais dans le cas qui nous occupe, c'est de tout autre chose qu'il s'agit, et pour la première fois : d'une prise de pouvoir et d'un carcan, d'un enfermement "géométrique". Certes, notre brave Baruch tenait à éviter le sort de son modèle (on le comprend...), et pour finir il n'a pas voulu publier son ouvrage majeur, "l’Éthique", de son vivant, tant il était peu sûr de passer entre les gouttes. Sans doute cette préoccupation bien légitime n'entre-t-elle pas peu dans les raisons de cet étrange corset. Mais voilà, il y a l'écume des choses, les circonstances... et l'histoire qui se joue. Spinoza représente le seul et le premier système achevé, construit d'un bout à l'autre selon un enchaînement "fondé". Il "systématise" à un point inouï la mathesis universalis de Descartes. C'est une caricature de métaphysique. Et c'est une première qui alimentera ensuite jusqu'à la fin du XVIIIème siècle les débats "philosophiques". Donc Schelling, qui cherche à sortir de ce corset et à repenser de fond en comble la notion de "système" (en quoi il est passionnant), Schelling vise Spinoza. Permettez-moi d'ajouter que j'ai une certaine tendresse pour Spinoza (j'ai présenté l’Éthique au bac, œuvre que j'avais travaillé à l'époque à fond, et seul), son "panthéisme" à peine déguisé est très sympathique, mais...

- Sur ce fil également, je crois avoir développé un peu l'idée que, contrairement à ce que l'on radote, le Moyen-âge n'est pas aristotélicien et la Renaissance platonicienne : en vérité, le Moyen-Âge platonise et la Renaissance aristotélise (voir "Au moyen du Moyen-âge" de Rémi Brague, recensé quelque part sur ce site). Toutes choses très éloignées et de Platon, et d'Aristote. Cela pour dire trop vite que s'il y a eu, en effet, une mutation décisive qui a accouché de la modernité, dont l'accomplissement quasi terminal fait notre quotidien, celle-ci ne coïncide pas totalement avec la "rupture" entre ces deux époques * (comme toutes les "ruptures historiques" vues de loin et de très haut, elle est fort discutable ; de même que le Moyen-âge lui-même doit être au minimum décomposé en"époques" bien différentes). Que le Moyen-âge lui-même, qui est un immense effort de reconquête de soi après un effondrement de plusieurs siècles, n'était pas exempt, et de beaucoup, de tous les germes (gênes ?) qui se sont exprimés ensuite, et non seulement que la "Renaissance" est très loin de n'être qu'un faux pas (la fameuse "ornière") et le départ d'une décadence. Mieux vaut parler (et penser) en terme de destin. Bref, comme je l'ai évoqué à l'occasion, je ne crois pas au temps strictement et uniment successif ; mais que croissance et déclin cohabitent sans cesse. Seule la source est "éternelle", c'est-à-dire tout sauf sempiternelle. Elle brille par son absence.


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* en me relisant, pour corriger les nombreuses fautes du premier jet, je m'avise de ce rapprochement un peu osé : cette rupture ne tient que pour autant que l'on cautionne la mauvaise réputation faite au Moyen-Âge. Or cette dernière est le produit d'une lutte idéologique, qui n'est pas terminée (et ne le sera sans doute jamais) ; et l'on pourrait (presque) faire un parallèle entre cette mauvaise manière et celle qui a consisté pour la gauche, à partir des années 50, à retourner complètement sa collaboration pour diaboliser ses adversaires... On ne doit jamais imiter ses adversaires !

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Re: Réconciliation

23 Mai 2018, 16:11 Message

Bref, comme je l'ai évoqué à l'occasion, je ne crois pas au temps strictement et uniment successif ; mais que croissance et déclin cohabitent sans cesse. Seule la source est "éternelle", c'est-à-dire tout sauf sempiternelle. Elle brille par son absence.

Modernité de ce principe, totalement éclipsé par la pensée moderne.
Qu'appelle-t-on penser ? Finkie et Bourjon, deux excellents conseillers de vente.
Merci, Didier.

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Re: Réconciliation

30 Mai 2018, 21:27 Message

A titre de complément, ceci : j'ai exhumé de ma bibliothèque, pour le revoir, un livre tout à fait intéressant, fort instruit — qui suppose donc d'assez solides connaissances —, livre qui traite assez largement de ce débat avec le "spinozisme" qui parcourt sinon structure tout le XVIIIème siècle allemand, lequel part d'une scolastique tardive sur fond de protestantisme, pour ensuite passer assez brusquement par l'Aufklärung (les "Lumières" allemandes), et enfin se résorber in fine dans "l'idéalisme allemand" qui déborde sur le siècle qui suit. Bref, un livre qui traite assez synthétiquement de la Pantheismusstreit, la Querelle du panthéisme, qui a mis aux prises (ou réquisitionné) Leibniz, Lessing, Herde, Mendelssohn*, Jacobi, Goethe, Fichte, Schelling, et jusqu'à Kant soi-même (à travers, c'est notable, un ouvrage intitulé... Qu'appelle-t-on s'orienter dans la pensée ?), et même encore Hegel (Foi et savoir). Querelle qui est en réalité une querelle du "spinozisme", un débat avec Spinoza, ou du moins un Spinoza revu et corrigé, interprété, tiré à hue et à dia parfois. Très étonnant, passionnant et pas seulement au titre de "l'histoire des idées" ou de voies improbables du devenir de la pensée humaine.

Image


L'ambition de ce livre, au-delà de cet exposé, est une "confrontation" assez originale entre Spinoza et la pensée de Heidegger. Cela, alors que ce dernier a toujours très peu considéré ce cher Baruch, pour le dire aimablement. Peut-être un léger manque d'humour...

* Le cas Mendelssohn, sa position si particulière, ce qu'il aura tenté et ses suites, constitue l'une des pointes de ce ce qui nourrira finalement la tragédie allemande. Là encore, c'est passionnant.

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Re: Réconciliation

30 Mai 2018, 22:04 Message

Merci Didier. En poursuivant ma méditation (mais plutôt sur les précédentes occurrences) je crains de m’égarer ou plus vraisemblablement de projeter ma propre problématique (ce qui est presque immanquablement toujours le cas) mais je me demande si nous ne tournons pas là autour d’un des questionnements les plus fondamentaux pour ne pas dire le point central autour duquel tout peut tenter de s’organiser. Quête, effort, astreinte, absolument nécessaires mais fatalement vains. Le vide d’après la pensée, le silence d’après la musique — vous en savez quelque chose, cher ami — et néanmoins sans sons, plus de silence, sans formulation, plus de vide. Il n’y a pas de contenu de la foi mais, seul, un mouvement et néanmoins sans tentative à progresser vers la compréhension la plus claire possible, toujours défaillante, sans cesse à reprendre, point de foi. Tragédie de l’homme pensant, espérance du vivant.

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Re: Réconciliation

9 Juin 2018, 10:48 Message

Un peu court, mais pas mal.


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Re: Réconciliation

12 Juin 2018, 10:08 Message

« L’Histoire dira un jour que la France a été conquise par la civilisation des machines – cette civilisation capitaliste prédestinée dès sa naissance à devenir la civilisation totalitaire – exactement comme un peuple est conquis par un autre peuple, et le monde, ou du moins une partie du monde, a été aussi conquis par elle, pris de force. La conquête du monde par la monstrueuse alliance de la spéculation et de la machine apparaîtra un jour comme un événement comparable non pas seulement aux invasions de Gengis Khan ou de Tamerlan, mais aux grandes invasions si mal connues de la préhistoire. » (La France contre les robots, Bernanos)

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Re: Réconciliation

14 Juin 2018, 10:03 Message

Qu'une propagande totale sévisse, c'est une chose ; que la consommation du mensonge prospère en est une bien plus terrible.

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