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Réconciliation

Sur notre déréliction civilisationnelle et sur les manifestations du délire contemporain.
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Re: Réconciliation

5 Mai 2017, 10:48 Message

Est-ce encore vrai ?

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Re: Réconciliation

5 Mai 2017, 11:05 Message

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Georges Haldas

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Re: Réconciliation

5 Mai 2017, 12:22 Message

Didier Bourjon a écrit:Heiliger Dankgesang eines Genesenen an die Gottheit in der lydischen Tonart
Chant sacré d'action de grâce d'un convalescent à la Divinité dans le mode lydien
Beethoven, 15ème quatuor.


Oh......
Merci!


Je viens de le proposer à mon quatuor...ce sera certainement la prochaine oeuvre que nous essaierons humblement de massacrer jouer

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Re: Réconciliation

7 Mai 2017, 10:04 Message

Sonate de Guerre - Olivier Greif - Aline Piboule :


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Re: Réconciliation

9 Mai 2017, 10:40 Message

« Question et réponse marchent ensemble et sont liées l'une à l'autre par l'événement de la quête. (…) La réponse n'aidera pas l'homme qui a perdu la question, et la conjoncture de l'époque présente se caractérise par la perte de la question plutôt que par celle de la réponse. (…) Il sera par conséquent nécessaire de retrouver la question à laquelle le philosophe pouvait comprendre que, dans la culture héllenistico-romaine l'évangile apportait la réponse.

Étant donné que cette question concerne l'humanité de l'homme, elle est identique à ce qu'elle a toujours été par le passé, mais elle se trouve aujourd'hui si grièvement déformée par le processus de déculturation occidentale, qu'il faut tout d'abord l'extraire du langage intellectuel confus dans lequel nous parlons à tort et à travers du sens de la vie, du sens de l'existence, ou du fait que l'existence n'a aucun sens, ou du sens que l'on doit donner au fait d'exister et ainsi de suite, comme si la vie était un donné et le sens une propriété qu'elle posséderait ou non.
Or, l'existence n'est pas un fait. S'il faut la caractériser, l'existence est l'absence de fait d'un mouvement perturbateur dans l'entre-deux de l'ignorance et du savoir, du temps et de l'absence du temps, de l'imperfection et de la perfection, de l'espoir et de la réalisation, et en définitive de la vie et de la mort. C'est de l'expérience de ce mouvement, de l'angoisse de perdre la bonne direction dans cet entre-deux d'obscurité et de lumière, que surgit l'interrogation concernant le sens de la vie. Mais elle ne surgit pas parce qu'on fait l'expérience de la vie en tant qu'elle est participation de l'homme à un mouvement dont on peut trouver ou non la direction ; si l'existence de l'homme n'était pas un mouvement mais un fait, non seulement elle n'aurait aucun sens, mais la question du sens ne pourrait même pas se poser. C'est dans sa déformation par certains penseurs existentialistes qu'on peut le mieux percevoir le lien entre mouvement et interrogation. Un intellectuel comme Sartre par exemple, se trouve impliqué dans le conflit sans issue entre son postulat d'une facticité dépourvue de sens de l'existence, et son ardent désir de la doter d'un sens à partir des ressources de son moi. Il peut se couper de l'interrogation du philosophe en prétendant que l'existence est un fait, mais il ne peut pas échapper à son inquiétude existentielle. Si la quête n'est plus autorisée à se mouvoir dans l'entre-deux, si elle ne peut par conséquent être dirigée vers le fondement divin de l'être, elle doit être dirigée dans un sens imaginé par Sartre. Ainsi la quête impose-t-elle sa forme même lorsque sa substance est perdue ; le fait imaginé de l'existence ne peut pas demeurer aussi dépourvu de sens qu'il l'est, mais doit devenir la plate-forme de l'ego de l'intellectuel.

Cette destruction imaginaire de la raison et de la réalité n'est pas imputable à l'idiosyncrasie de Sartre ; elle possède un caractère symbolique dans l'histoire, du fait qu'elle constitue une phase identifiable au sein d'un processus de pensée dont la méthode a été établie par Descartes. Les Méditations, il est vrai, font encore partie de la culture de la quête, mais Descartes a déformé le mouvement en réifiant ses associés en objets à l'intention d'un observateur archimédien qui serait extérieur à cette quête. Dans la conception de la nouvelle métaphysique doctrinaire, l'homme qui fait l'expérience de lui-même en tant qu'il est "celui qui questionne" est transformé en res cogitans dont l'esse doit être inféré de son cogitare ; et le Dieu dont nous espérons et attendons la réponse est transformé en objet d'une preuve ontologique de son existence. Le mouvement de la quête, bien plus, l'érotisme de l'existence dans l'entre-deux du divin et de l'humain, est devenu un cogitare démontrant ses objets ; la luminosité de la vie de la raison s'est transformée en clarté du raisonnement. Ainsi, à partir de la réalité de la quête, telle qu'elle se désintègre dans les Méditations, trois spectres ont-ils été libérés, qui continuent de hanter la scène occidentale jusqu'à nos jours. Il s'agit tout d'abord du Dieu qui a été rejeté de la quête, et auquel il n'est plus permis de répondre aux questions : vivant retranché de la vie de la raison, il s'est recroquevillé en un objet de foi irraisonnée, dont on proclame à intervalles réguliers qu'il est mort. Il s'agit ensuite du cogitare de l'observateur archimédien extérieur au mouvement : il a pris les proportions d'un monstre, celui de la Conscience hégélienne qui a produit un Dieu, un homme et une Histoire de son cru ; ce monstre livre encore une bataille désespérée pour faire accepter comme réel son mouvement dialectique à la place du mouvement réel de la quête dans l'entre-deux. Enfin, le troisième spectre est celui de l'homme du cogito ergo sum cartésien : il est tristement descendu dans le monde, réduit au fait et au personnage du sum ergo cogito sartrien ; l'homme qui autrefois pouvait fournir non seulement la preuve de lui-même, mais également celle de l'existence de Dieu, est devenu l'homme condamné à être libre et qui cherche instamment à se faire arrêter pour éditer un journal maoïste.

Nous avons poussé suffisamment loin nos réflexions sur la quête et sur ses déformations à notre époque, pour pouvoir nous autoriser à tirer quelques conclusions en ce qui concerne la question et sa récupération. Tout d'abord, le fléau de la déculturation a affecté la philosophie de manière au moins aussi grave que l'évangile. Une acculturation consistant à introduire de la philosophie contemporaine dans la vie de l'Église, et qui fut l'exploit des patres dans le contexte héllenistico-romain, serait impossible aujourd'hui car les églises n'ont que faire de la raison déformée, pas plus que les représentants de la déformation ne posent les questions auxquelles l'Évangile offre la réponse. Pourtant, et c'est là le second point, la situation n'est pas aussi désespérée qu'elle le semble, car la question demeure présente même à l'époque de la déformation de la raison. La quête impose sa forme même lorsque sa substance est rejetée. Il est clair que les philosophoumena qui prédominent aujourd'hui constituent les débris de la quête. La déculturation ne constitue pas une nouvelle société ou une nouvelle époque de l'histoire, c'est un processus interne à notre société, tout à fait présent dans la conscience publique et qui suscite des résistances. En fait, ce que je suis présentement en train de faire, c'est d'analyser le phénomène de la raison déformée, et de le reconnaître en tant que tel au moyen des critères de la raison non déformée. Et si je peux le faire, c'est parce que la culture occidentale de la raison est encore suffisamment vivante, nonobstant les apparences, pour fournir les critères pour caractérises sa propre déformation. Cette dernière observation se débarrassera en troisième lieu de la propagation idéologique des processus de déculturation en tant que caractéristiques d'une "nouvelle époque". Nous ne vivons pas à une époque "post-chrétienne", ou "post-philosophique", ou "néo-païenne", ni à l'époque d'un "nouveau mythe" ou de "l'utopie", mais bel et bien à une époque de déculturation massive du fait de la déformation de la raison. Cependant, la déformation ne constitue pas l'autre terme de l'alternative ni un progrès par rapport à la formation. Si l'on peut bien parler d'un progrès différenciant dans la luminosité de la quête qui conduit du mythe à la philosophie, ou du mythe à la révélation, on ne peut toutefois pas parler d'un modèle de progrès différenciant conduisant de la raison à la déraison. Quoiqu'il en soit, et c'est là le quatrième point, la déculturation de l'occident est un phénomène historique qui s'étend sur des siècles ; les décombre grotesques dans lesquels l'image de Dieu se trouve aujourd'hui brisée ne résultent pas de l'opinion erronée d'un individu concernant la nature de l'homme, mais d'un processus séculier de destruction. Il faut bien prendre conscience du caractère de la situation si l'on ne veut pas être entraîné dans toutes sortes d'action qui, bien que suggestives, ne s'avéreraient pas curatives [je souligne]. On ne peut pas retrouver la question de la quête en remuant les décombres ; sa récupération ne consiste pas à procéder à de petites réparations, à rapiécer ça ou là, à critiquer tel ou tel auteur dont l'œuvre est un symptôme de déculturation plutôt que sa cause, et ainsi de suite. Et le conflit ne sera pas non plus résolu par les fameux dialogues où les partenaires ne se marchent pas sur les pieds les uns des autres, moins en vertu d'un excès de distinction que parce qu'ils ne savent pas comment se marcher sur les pieds. La solution consiste encore moins à opposer la bonne doctrine à la mauvaise doctrine, car c'est précisément le fait d'élaborer une doctrine qui a endommagé le mouvement de la quête. Il n'y aurait pas de doctrines de l'existence déformées aujourd'hui si la quête de la philosophie et également celle de l'évangile n'avait pas été recouvertes par l'élaboration de la doctrine radicale tant de la métaphysique que de la théologie à la fin du Moyen-Âge. »

Eric Voegelin L'Évangile et la Culture, p174-177 Léo Strauss – Eric Voegelin - Correspondance

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Re: Réconciliation

11 Mai 2017, 22:10 Message

Mettre leurs invités à quatre pattes
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« Nul besoin d’avoir un grand sens de l’État ni un sens excessif de votre dignité pour ne pas voir sans malaise, côte à côte, au Grand Journal, le président du Conseil constitutionnel et le président de l’Assemblée nationale se tortiller sur leur chaise pour se faire applaudir par des gamins fonctionnant au sifflet. Embarrassés, patauds, piquant des fards devant une Bimbo, humiliés par les lazzi d’un trio de montreurs d’ours auxquels ne manquent plus que la chambrière et le cerceau pour mettre leurs invités à quatre pattes et les faire sauter au travers (prochaine étape). Le politique ne se cabre même plus, il rampe. »

Régis Debray, Rêverie de gauche

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Re: Réconciliation

12 Mai 2017, 07:03 Message

Eric Voegelin L'Évangile et la Culture, p174-177 Léo Strauss – Eric Voegelin - Correspondance


Etonnant car le choix de la traductrice est limitatif. En Allemand le titre est: Glaube und Wissen cad Foi et Savoir !

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Re: Réconciliation

16 Mai 2017, 13:00 Message

Saint Malo, carte de 1836.

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Re: Réconciliation

16 Mai 2017, 16:33 Message

Une carte merveilleuse, d’avant la navigation électronique. Entre autres points remarquables, chacun pourra remarquer un rocher nommé Le Boujaron, dans l’ouest du Grand Jardin et le nord des Cheminées. Le Boujaron est une mesure, un petit récipient en fer blanc, contenant un seizième de litre. Les Terre-neuvas et autres matelots, qui laissaient le port de Saint-Malo dans le tableau arrière — et n’étaient jamais certains d’y revenir — avaient droit à cette ration d’alcool fort, lorsqu’ils passaient ce rocher. Le nom du Boujaron est encore porté aujourd’hui à l'enseigne d'un établissement, proche de la Porte de Dinan, et où se réunissent pour mener grand train, des individus de tous horizons, marins bretons, bien sûr, mais aussi pèlerins venus du bocage vendéen ou, même, aventuriers des marches provençales.

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Re: Réconciliation

20 Mai 2017, 08:14 Message

G. K. Chesterton

Comment se fait-il donc qu’il y ait toujours des gens pour nourrir l’étrange idée que le sordide doit l’emporter sur le magnanime, qu’il existe quelque rapport caché entre l’intelligence et la brutalité, qu’il est permis d’être un sot pourvu que l’on ait soin d’être aussi une canaille ? Et pourquoi s’obstinent-ils à confondre chevalerie et sentiment, sentiment et faiblesse ? Parce que, comme nous tous, ils sont mus d’abord par leur religion, par l’idée qu’ils se font du monde où ils vivent et de la nature des choses. Et comme ils ne croient qu’à la peur, ils croient que le mal est au cœur de la création. Selon eux, la mort est plus forte que la vie: les créatures vivantes doivent donc s’incliner devant les choses inertes et les forces aveugles. L’or, l’acier, les machines, les montagnes, les rivières ne peuvent manquer d’imposer leurs lois à l’esprit. Oserai -je le dire ?

Parmi les gens que nous rencontrons dans les salons, les dîners ou les bals, les adorateurs secrets de Baal ou de Moloch ne sont pas rares, car notre mercantilisme procède d’une vision du monde qui fut celle de Carthage et provoqua sa ruine.
L’Homme éternel

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Il n’est plus nécessaire de lutter contre la censure de la presse, nous avons une censure par la presse.

Orthodoxie

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Re: Réconciliation

22 Mai 2017, 08:32 Message

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Le tas de pierre, c'est aussi ce qui résulte de la "science" de la déconstruction.

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Re: Réconciliation

22 Mai 2017, 09:55 Message

J'étais en train de penser, juste avant de vous lire Didier, que nous avons probablement fait l'objet d'une expérience scientifique consistant à utiliser les différentes méthodes d'influence existantes mises au jour par sociologues psychologues et décrites par les auteurs à les optimiser pour conformer le vote à une "vision" de ce qui convient. De la création du candidat, à son programme flou, à ses propos creux, au déclenchement d'une macronmania espérée contagieuse etc...C'est aussi un acte de guerre.

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Trouvé ceci dans l'Eupalinos de Valéry

27 Mai 2017, 13:13 Message

et revoir surgir les paysages marins de Saint-Malo et en inhaler l'air du large :

Eupalinos me fit encore un magnifique tableau de ces
constructions gigantesques que l’on admire dans les ports. Elles
s’avancent dans la mer. Leurs bras, d’une blancheur absolue et
dure, circonscrivent des bassins assoupis dont ils défendent le
calme. Ils les gardent en sûreté, paisiblement gorgés de galères, à
l’abri des enrochements hérissés et des jetées retentissantes. De
hautes tours, où veille quelqu’un, où la flamme des pommes de
pin, pendant les nuits impénétrables, danse et fait rage,
commandent le large, à l’extrémité écumante des môles... Oser de
tels travaux, c’est braver Neptune lui-même. Il faut jeter les
montagnes à charretées, dans les eaux que l’on veut enclore. Il
faut opposer les rudes débris tirés des profondeurs de la terre, à la
mobile profondeur de la mer, et aux chocs des cavaleries
monotones que presse et dépasse le vent... Ces ports, me disait
mon ami, ces vastes ports, quelle clarté devant l’esprit ! Comme
ils développent leurs parties ! Comme ils descendent vers leur
tâche ! — Mais les merveilles propres à la mer, et la statuaire
accidentelle des rivages sont offertes gracieusement par les dieux
à l’architecte. Tout conspire à l’effet que produisent sur les âmes,
ces nobles établissements à demi naturels : la présence de
l’horizon pur, la naissance et l’effacement d’une voile, l’émotion du
détachement de la terre, le commencement des périls, le seuil
étincelant des contrées inconnues ; et l’avidité même des hommes,
toute prête à se changer dans une crainte superstitieuse, à peine
lui cèdent-ils et mettent-ils le pied sur le navire... Ce sont en
vérité d’admirables théâtres

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Re: Réconciliation

3 Juin 2017, 14:20 Message

Même si je ne suis pas d'accord sur tout et si rien de vraiment nouveau ne s'y trouve je crois que la lecture de cette philipique reste intéressante.

Le site Les Crises offre une traduction bienvenue de la prodigieuse imprécation de Chris Hedges sur la capacité d’auto-illusion de notre société en phase terminale. «Dans les derniers jours des civilisations qui s’écroulent, les idiots prennent la relève», observe d’emblée l’illustre journaliste américain, pour enchaîner sur un manifeste qui rivalise de franchise et de lucidité avec les prophéties d’un Caraco, d’un Zinoviev ou d’un Cioran.
Antipresse !


Le règne des idiots, par Chris Hedges

Source : Chris Hedges, Truthdig, le 30/04/2017http://www.les-crises.fr/le-regne-des-idiots-par-chris-hedges/

Dans les derniers jours des civilisations qui s’écroulent, les idiots prennent la relève. Des généraux idiots mènent des guerres interminables et ingagnables qui mettent la nation en faillite. Des économistes idiots appellent à réduire les impôts des riches, et à couper les programmes sociaux des pauvres, en prévoyant une croissance économique basée sur un mythe. Des industriels idiots empoisonnent l’eau, le sol et l’air, suppriment les emplois et réduisent les salaires. Des banquiers idiots jouent sur les bulles financières qu’ils ont eux-mêmes créées et réduisent les citoyens à l’esclavage en vertu d’une dette qui les écrase. Des journalistes et des intellectuels idiots prétendent que le despotisme est la démocratie. Des agents de renseignement idiots orchestrent le renversement de gouvernements étrangers pour créer des enclaves sans loi où prospèrent des fanatiques fous furieux. Des professeurs, des «experts» et des «spécialistes» idiots s’emploient, avec un jargon inintelligible et des théories obscures, à soutenir la politique des dirigeants. Des animateurs et des producteurs idiots créent des spectacles scabreux, pleins de sexe, de sang et de fantasmes.

Dans la checklist bien connue de l’extinction, nous sommes en train de cocher toutes les cases.

Les idiots ne connaissent qu’un seul mot : « plus ». Ils ne s’encombrent pas de bon sens. Ils accumulent richesse et ressources jusqu’à ce que les travailleurs ne puissent plus gagner leur vie et que l’infrastructure s’effondre. Ils vivent dans des enceintes privilégiées où ils commandent des tirs de missiles en mangeant du gâteau au chocolat. Ils voient l’Etat comme la projection de leur vanité. Les dynasties romaine, maya, française, habsbourgeoise, ottomane, romaine, wilhelminienne, pahlavi et soviétique se sont effondrées parce que les caprices et les obsessions des idiots au pouvoir faisaient la loi.

Donald Trump est le visage de notre idiotie collective. Il est ce qui se cache derrière le masque de civilisation et de rationalité que nous pratiquons : un mégalomane chancelant, narcissique et sanguinaire. Il brandit des armées et des flottes contre les damnés de la terre, il ignore gaiement la misère catastrophique causée par le réchauffement climatique et les pillages au nom des oligarques mondiaux ; et la nuit, il s’assoit bouche bée devant un téléviseur puis ouvre son « joli » compte Twitter. Il est notre version de l’empereur romain Néron, qui a engagé de vastes dépenses de l’État pour avoir des pouvoirs magiques ; de l’empereur chinois Qin Shi Huang, qui a financé à tire-larigot des expéditions vers l’île mythique des immortels pour rapporter la potion qui lui donnerait la vie éternelle ; et d’une royauté russe en décomposition qui s’asseyait autour d’une table pour se faire lire les tarots, tandis que la nation était décimée par la guerre et que la révolution fermentait dans les rues.

Ce moment de l’Histoire marque la fin d’un long et triste récit d’avidité et de meurtre par la race blanche. Il était inévitable que pour le spectacle final, nous vomissions une figure grotesque comme Trump. Les Européens et les Américains ont passé cinq siècles à conquérir, piller, exploiter et polluer la terre au nom du progrès humain. Ils ont utilisé leur supériorité technique pour créer les machines de destruction les plus efficaces de la planète, dirigées contre n’importe quoi et n’importe qui, en particulier les cultures indigènes qui se trouvaient sur leur chemin. Ils ont volé et accumulé la richesse et les ressources de la planète. Ils croyaient que cette orgie de sang et d’or ne finirait jamais, et ils le croient toujours. Ils ne comprennent pas que l’incessante expansion capitaliste et impérialiste, et son éthique sinistre, condamne les exploiteurs aussi bien que les exploités. Mais alors même que nous sommes sur la voie de l’extinction, nous manquons d’intelligence et d’imagination pour nous libérer de notre passé évolutif.

Plus les signes avant-coureurs se font palpables – l’accroissement de la température, les effondrements financiers mondiaux, les migrations de masse, les guerres sans fin, les écosystèmes empoisonnés, la corruption rampante dans la classe dirigeante – plus nous nous tournons vers ceux qui chantent, soit par idiotie, soit par cynisme, le mantra que ce qui a fonctionné dans le passé fonctionnera à l’avenir et que le progrès est inéluctable. Les preuves factuelles, parce qu’elles font obstacle à notre désir, sont écartées. Pour les entreprises et les riches, qui ont désindustrialisé le pays et transformé beaucoup de nos villes en terrains vagues, on réduit les impôts ; pour les travailleurs américains blancs, on supprime les régulations afin de faire revenir l’âge d’or prétendu des années 50. Des terrains publics sont ouverts à l’industrie du pétrole et du gaz, tandis que les émissions de carbone condamnent notre espèce. Les baisses de rendement résultant des vagues de chaleur et des sécheresses sont ignorées. La guerre est l’activité principale d’un État kleptocratique.

En 1940, au moment de la montée du fascisme européen et de la guerre mondiale imminente, Walter Benjamin écrivait :

Un tableau de Klee nommé Angelus Novus montre un ange qui semble sur le point de se détourner de quelque chose qu’il contemple fixement. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes écartées. Voilà comment on peut imaginer l’Ange de l’Histoire. Son visage est dirigé vers le passé. Là où nous percevons une chaîne d’événements, il voit une unique catastrophe, qui empile épave sur épave et les jette à ses pieds. L’Ange voudrait rester debout, réveiller les morts et restaurer tout ce qui a été brisé. Mais une tempête souffle depuis le Paradis ; elle se prend dans ses ailes avec une telle violence que l’ange ne peut plus les fermer. La tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que, à ses pieds, le tas de débris monte jusqu’aux cieux. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès.

La pensée magique ne se limite pas aux croyances et aux pratiques des cultures pré-modernes. Elle définit l’idéologie du capitalisme. Les quotas et les ventes prévues peuvent toujours être atteints. Les bénéfices peuvent toujours être augmentés. La croissance est inévitable. L’impossible est toujours possible. Les sociétés humaines, pourvu qu’elles s’inclinent devant les diktats du marché, seront admises au paradis du capitalisme. Il n’y a qu’à avoir la bonne attitude et la bonne technique. Lorsque le capitalisme prospère, nous sommes confiants, nous prospérons. La fusion du Soi avec le collectif capitaliste nous a volé notre pouvoir, notre créativité, notre capacité d’auto-réflexion et notre autonomie morale. Nous définissons notre valeur non pas par notre indépendance ou notre caractère, mais par les normes matérielles définies par le capitalisme –richesse personnelle, marques, statut et progression de carrière. Nous nous moulons dans un conformisme collectif refoulé. Cette conformité de masse est caractéristique des États totalitaires et autoritaires. C’est la Disneyfication de l’Amérique, terre de pensées éternellement heureuses et d’attitudes positives. Et quand la pensée magique ne fonctionne pas, on nous dit, et nous l’acceptons souvent, que c’est nous qui sommes le problème. Il nous faut avoir plus de foi. Il nous faut avoir la vision de ce que nous voulons. Il nous faut essayer plus fort. Il ne faut jamais faire de reproches au système. Nous avons échoué. Ce n’est pas lui qui nous a fait échouer.

Tous nos systèmes d’information, depuis les gourous du développement personnel et depuis Hollywood, jusqu’aux monstruosités politiques comme Trump, tous nous vendent des remèdes de charlatan. Nous nous cachons les yeux devant l’effondrement imminent. En nous réfugiant dans les faux espoirs, nous offrons des opportunités de carrière aux baratineurs qui nous disent ce que nous voulons entendre. La pensée magique qu’ils manient est une forme d’infantilisme. Elle discrédite les faits et les réalités qui défient le brillant des slogans creux, tels que « Rendre sa grandeur à l’Amérique. (Make America great again)». La réalité est bannie pour un optimisme sans fin et sans fondement.

La moitié du pays peut bien vivre dans la pauvreté, nos libertés civiles peuvent bien nous être supprimées, la police militarisée peut bien assassiner dans la rue des citoyens désarmés, nous pouvons bien gérer le plus grand système pénitentiaire du monde et la machine de guerre la plus meurtrière, toutes ces vérités sont soigneusement ignorées. Trump incarne l’essence de ce monde en décomposition, en faillite intellectuelle et morale. Il est son expression naturelle. Il est le roi des idiots. Et nous sommes ses victimes.

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Re: Réconciliation

3 Juin 2017, 18:27 Message

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Re: Réconciliation

5 Juin 2017, 07:47 Message

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J'aime bien ce cardinal ; il me fait penser aux solides curés que l'on pouvait encore rencontrer dans ma jeunesse. Las, il ne reste pratiquement plus, en ce domaine comme en tous les autres, que des demi-portions fragiles, des transparents imbibés d'idéologie progressiste.

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Re: Réconciliation

6 Juin 2017, 17:48 Message

Vient de sortir sous le titre "Vers une définition de la philosophie", aux éditions du Seuil (pas Gallimard), les deux premiers cours du jeune Heidegger, donnés dans des conditions un peu particulières (1919). Ces deux cours sont intitulés : "L’idée de la philosophie et le problème de la vision du monde" et "Phénoménologie et philosophie transcendantale de la valeur". La difficile sortie de la gangue "philosophique" de cette époque en milieu universitaire, la recherche tâtonnante de sa voie et les intuitions décisives déjà présentes comme les premières élaborations de sens donné à certains termes qui deviendront essentiels par la suite font lintérêt de ces textes par ailleurs assez tortueux, surtout si l'on ne maîtrise pas toutes les références (jusqu'aux plus minimes des épigones) ayant cours alors, avec lesquelles débat (et se débat) le penseur. C'est à la fois un peu moins et un peu plus qu'une simple genèse que l'on peut suivre à ses débuts de Sein und Zeit.

Au passage on y trouve ceci, en riposte à Hegel ("Tout ce qui est réel est rationnel... etc.") :

« Tout ce qui est réel peut mondanéiser ; tout ce qui mondanéise n'a pas besoin d'être réel »

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Re: Réconciliation

10 Juin 2017, 09:08 Message

Eric Voegelin - Extrait pour ces temps électoraux

Au cours de ces développements sur le totalitarisme, Eric Voegelin (1901-1985) reprend une description, faite par Richard Hooker, des Puritains britanniques, au XVIe siècle, au profit des " révolutionnaires gnostiques ", c’est-à-dire des activistes, des hommes politiques des régimes totalitaires, des régimes qu’il qualifie de gnostiques.

Toute ressemblance avec des comportements politiques contemporains, ne serait, bien-entendu, que purement fortuite, Voegelin prononçant ces mots en 1951 aux Etats-Unis ...

« Pour donner l’impulsion à un mouvement, il faut d’abord que quelqu’un ait une “cause” à défendre. […] Pour faire progresser sa “cause”, celui qui la défendra devra, “en présence de la multitude”, se livrer à une critique sévère des misères sociales, et en particulier du comportement des classes supérieures. Ce n’est qu’en se livrant fréquemment à une telle critique que les auditeurs pourront être persuadés de l’intégrité, du zèle de la sainteté des hommes qui s’adressent à eux, car seuls des hommes exceptionnellement bons peuvent être aussi profondément blessés par le mal. L’étape suivante consistera à focaliser la rancune populaire sur le gouvernement en place. Psychologiquement parlant, il suffit, pour ce faire, de rejeter toute la faute et la corruption qui ont de tout temps existé dans le monde, compte tenu de la fragilité humaine, sur l’action ou au contraire sur l’inaction du gouvernement. En imputant ainsi le mal à une institution spécifique, ceux qui la dénoncent démontrent leur sagesse à la multitude des hommes qui, par eux-mêmes, n’auraient jamais songé à établir un tel lien ; du même coup, ils désignent le point auquel il faut s’attaquer pour extirper le mal du monde. Au terme de ces préalables, le moment sera alors venu de préconiser une nouvelle forme de gouvernement comme “remède suprême à tous les maux”. Car ceux qui éprouvent “aversion et mécontentement à l’égard de l’état actuel des choses” sont assez fous pour “imaginer que n’importe quoi (dont on leur vante les mérites) est susceptible de les aider ; et plus particulièrement ce dont ils n’ont jamais fait l’expérience”. »

La Nouvelle Science du Politique, Seuil, Paris, 2000, p. 194.

Source: https://www.lerougeetlenoir.org/opinions/les-opinantes/eric-voegelin-extrait-pour-ces-temps-electoraux

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