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Laïcité et République Française

Ce qu'il en est, et la volonté de demeurer dans cet être
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Laïcité et République Française

30 Mars 2013, 22:39 Message

Une très intéressante étude sur la laïcité "à la française" de notre ami Jean-François Chassaing a été publiée par une revue italienne, suite à une contribution à l'occasion d'un colloque international ("Laicita nella construzione del'Europa. Dualita del potere e neutralita religiosa").

On peut en lire le texte ici.

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Re: Laïcité et République Française

20 Mai 2013, 15:02 Message

Votre texte, cher Jean-François, a le grand mérite de replacer très en amont la provenance de la "laïcité", et de bien montrer la place toute relative des lois de 1885 et 1905 au sein de la complexe histoire de ce "principe", tout en soulignant sa façon d'incohérence native, d'origine polémique.

Je suis toutefois assez réservé sur un retour qui ramènerait in fine au monothéisme judaïque. En effet, ce monothéisme, et la transcendance absolue de Dieu qu'il pose, bien loin d'évacuer le ou les Dieux du monde commun, rendent ce dernier paradoxalement tout entier divinement "rituel", et la religiosité omniprésente à travers une Loi de tous les instants et de tous les actes — un peu comme le dit Reverdy de l'Amour qu'il n'y a pas, quand il n'y a que des preuves d'amour. A la limite, dans une telle conception, il n'y a pas de Dieu hors les manifestations de stricte observance de la Loi qui le consacrent — ce que, hélas et soit dit en passant, on retrouve de façon bornée et encore plus littérale dans l'islam, sans l'extraordinaire dimension "intellectuelle" et la tension herméneutique du judaïsme — pour le dire trop vite.

Je suis en revanche pleinement d'accord avec un "coup d'envoi" situé au "Rendez à César…", qui n'est pas sans rapport avec la libération du carcan de la lettre juive que promeut son auteur — pour en rétablir "l'esprit", avec l'abandon du "fardeau" comme l'appelle les juifs eux-mêmes, s'agissant de leurs règles.

***

C'est qu'avec le Christ survient l'Incarnation…

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En langage philosophique, donc postérieur, nous dirions que le monothéisme radical et sa "transcendance" s'opposent à la façon d'"immanence" des anciens dieux "païens". Postérieur (et les guillemets sont bien de rigueur), car il s'agit bien d'un formalisme "scolaire", et par là d'un débat stérile entre deux termes autour desquels s'organise un cercle vicieux, déserté par la pensée. En vérité, c'est toujours d'une articulation entre ces deux termes — autrement dit d'une certaine intelligence de ce qu'ils recouvrent — qu'il s'agit : l'une et l'autre chose sont proprement insensées prises "absolument", et aucune dialectique n'a sa place ici. Il faut donc à nouveau entreprendre de les découvrir, pour renouer avec la pénétration de la question qu'ils traduisent de fil en aiguille tout à fait improprement.

***

La transcendance est une production de l'immanence, qui elle-même en résulte : et la voie se dégage pour un dépassement plus originaire, et le saut d'un cercle vicieux à vertueux…

***

Parallèlement : comment faire le départ, au fil des siècles, entre sécularisation et laïcisation (de ce qui revient à César du côté institutionnel et politique, et pas à Dieu, l'histoire ayant fait se fourvoyer un temps l'Eglise à cet égard) ?

Au fondement de la politique moderne, il y a l'émancipation du Regnum Italicum tant vis-à-vis de l'Empire que du Pape (cf. Quentin Skinner) ; l'autonomisation "du" politique, la conquête de la liberté politique, bref l'émergence de l’État moderne s'appuyant sur certaines forces sociales (marchandes), avec en référence d'une part le souvenir de la République romaine et l'exhumation de ses fondements théoriques et juridiques à l'aide de la rhétorique, et d'autre part une certaine caution de la scolastique à travers l'appropriation d'Aristote (Thomas d'Aquin, notamment) : c'est de ce mouvement que provient toute la politique "moderne", dès la fin du duocento.

Y travaille une autonomisation du politique, donc une laïcisation (contre le Pape et son pouvoir temporel, ses ambitions italiennes et au-delà) et un mouvement de sécularisation par justification contraire (avec le sacre de l'Homme), soit une perte progressive du religieux institué, mais pas nécessairement de toute "religion" tant que l'Homme reste l'instrument du Sacré — ce qui ne contredit pas la religiosité proprement chrétienne, et moins encore une certaine reprise de l'Antique, tant est natif l'hellénisme du message christique.

Donc pas fatalement du religieux comme tel, du moins chrétien, puisque ce dernier envisage sa source comme essentiellement intérieure, intime, mais du religieux "total", et pas nécessairement dans l'oubli définitif du religieux antique, en l'occurrence très précisément : grec. Quand l'humanisme remet l'homme au centre, il n'organise ou n'entérine pas nécessairement la perte du Sacré, il ne le fait pas initialement contre le divin, héritages grec et chrétien obligeant... Leur complexe et originale combinaison, en revanche, y exerce sa puissance d'histoire.

***

Lutte entre répétition et reprise, à travers la déréliction comme destin historique, et comme sens de la condition humaine.

***

La "laïcisation" n'est pas alors pas nécessairement ni univoquement antireligieuse — ce qu'elle deviendra beaucoup plus tard, scientisme et occultisme dix-neuvièmistes achevant le travail de sape du protestantisme et de la raisonnable déraison des "Lumières" —, et la sécularisation n'est pas principalement anticléricale non plus : la question est plutôt celle du bébé et de l'eau du bain, celle des confusions entraînées par les luttes de pouvoir et leurs simplifications politiques, associées à la force aveuglante du "monde commun", avec ultimement l'aggravation opérée par l'avènement des idéologies dont le règne a si bien été anticipé par Nietszche.

Jusqu'à dégénérer en confusion entre transcendance et autorité, en haine de l'ancienne religion dominante en tant que tutrice de la reprise de notre civilisation, haine que vous pointez à juste titre et qui reste parfaitement d'actualité — ce n'est pas bien difficile à constater —, laquelle haine s'étend à toutes les religions (la haine dominante du christianisme, surtout catholique, pouvant paradoxalement amener à promouvoir temporairement — comme le pire des apprentis sorciers — une religion concurrente comme l'islam), haine qui signifie in fine une volonté d'éradication de toute transcendance, c'est-à-dire de ce qu'il en reste, ou de celle qui renaît sans cesse de ses cendres — l'homme étant à lui-même sa propre transcendance, et ne se pouvant connaître peu ou prou que par son entremise.

Suicide sans fin, en conséquence, et désormais mondial.

A l’œuvre : la haine de tout ce qui "dépasse" et surplombe, la haine de toute verticalité et de toute autorité — rejetée comme pur et simple instrument de "domination" — la haine de tout ce qui est "plus grand que nous", nous étant ici réduit de fil en aiguille au "moi, moi, moi" narcissique hyper-individualiste du tout un chacun consommateur de vie spectaculaire, dans l'incarcération généralisée au monde du mode de production technico-industriel gouverné par la raison économique — la "libération" des dominations s'accomplissant dans la disponibilité permanente aux pulsions les plus infantiles, dans la victoire de l'avoir sur l'être, et dans la décivilisation.

Une chute irrémédiable ? Ou plutôt une autre épiphanie, contraire, celle du triomphe technique, d'une revanche ultime contre sa condition, dans la Volonté d'être à soi-même sa propre origine, d'être "créateur" de son existence, d'être "libre" au sens de désaffilié, désarrimé — partant post-humain, ce qui constitue une aporie, une impossibilité ?

***

"Comme au jour de fête quand un paysan
Va voir le champ, au matin ;
...
Mais voici le jour, je l'espérais, je le vis venir
Et ce que je vis, que le Sacré soit ma parole !"
(Hölderlin, "Comme au jour de fête"
traduction de Michel Deguy et François Fédier)

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Re: Laïcité et République Française

21 Mai 2013, 20:52 Message

Cher Didier,
Je vous remercie pour votre lecture profonde. Je vais un peu réfléchir à votre analyse. A bientôt.

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Re: Laïcité et République Française

22 Mai 2013, 17:14 Message

Cher Didier
Sur le premier point je suis assez d’accord avec vous. J’avais emprunté mon idée à Armand ABECASSIS. Elle doit être singulièrement nuancée par le fait que l’absence de Dieu se compense par la présence de sa Loi. A remarquer cependant que cette dernière est destinée à un seul Peuple.
Le point crucial est bien évidemment Saint Mathieu qui pose clairement la possibilité d’une autonomie du pouvoir politique, par rapport à la religion. D’ailleurs les premiers empereurs romains chrétiens maintiendront le divorce condamné par l’Église dont ils étaient à l’époque les vrais chefs, l’évêque de Rome étant un personnage secondaire. Il faudrait y ajouter les écrits de Saint Augustin qui fondent l’autonomie de la citée terrestre mais qui furent très mal interprétés, servant, par erreur, de base à la théocratie carolingienne (Augustinisme politique).
Comme vous le notez l’histoire politique européenne a singulièrement compliqué les choses, mais cela est du au fait que le Christianisme des origines (contrairement au Judaïsme et à l’Islam) n’est pas une religion de pouvoir mais d’opposition ce qui explique qu’un empire chrétien ou un royaume chrétien manque de bases théoriques canoniques et que la distinction spirituel-temporel n’a jamais été claire. Je dirais que la laïcité potentielle contenue dans le christianisme n’a jamais été pleinement utilisée car les Rois n’ont jamais voulu se borner au temporel et les papes et les Églises jamais accepté de se limiter au spirituel.
Vous avez bien évidemment raison sur l’importance de Thomas d’Aquin qui annonce l’État moderne et il est évident que « la "laïcisation" n'est pas alors pas nécessairement ni univoquement antireligieuse ». Ce qui me fait déplorer que la laïcisation « officielle », celle des lois Ferry et de 1905, entend tourner la page et rompre avec nos racines et pire, les détester. Un peuple sans racines est désarmé face à des groupes qui revendiquent pleinement les leurs, même si ces dernières sont, souvent, un peu artificielles. Mais vous le dites bien :
« Haine qui signifie in fine une volonté d'éradication de toute transcendance, c'est-à-dire de ce qu'il en reste, ou de celle qui renaît sans cesse de ses cendres — l'homme étant à lui-même sa propre transcendance, et ne se pouvant connaître peu ou prou que par son entremise.
Suicide sans fin, en conséquence, et désormais mondial
. »
Hélas.

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Re: Laïcité et République Française

27 Mai 2013, 16:40 Message

Un article de Vincent Coussedière dans Causeur :

Morale laïque : le multicu, c’est maintenant
La « refondation » de l’école tire un trait sur le modèle républicain
(Causeur)

« Commençons par la loi et son article 28, dont le vocabulaire résonne agréablement à des oreilles kantiennes, nostalgiques d’une refondation style « IIIe République » de l’école. Il y est en effet question de « respect » et de « personne » : « L’école, notamment grâce à un enseignement moral et civique, fait acquérir aux élèves le respect de la personne, de ses origines et de ses différences, de l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la laïcité. »1
Tout lecteur à l’oreille républicaine devrait ici sursauter : que veut dire "respecter les origines et les différences de la personne" ? »

« "Le principe et le fait du pluralisme doivent être respectés". Le rapport se fait extrêmement pudique sur la nature de ce pluralisme, pourtant il apparaît rapidement à qui sait lire, et surtout entendre, qu’il s’agit du pluralisme des valeurs et des identités, celui-là même qui est défini comme nous l’avons vu dans l’article 28. »

http://www.causeur.fr/morale-laique-vincent-peillon-multiculturalisme,22675

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Re: Laïcité et République Française

27 Mai 2013, 16:54 Message

D’un même coup Peillon liquide les racines culturelles de la France et l’héritage de Ferry (dont il se réclame). Reste la salade multiculturelle avec son poison mortel, mortel pour tous, lui y compris.

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Re: Laïcité et République Française

28 Mai 2013, 08:27 Message

Les entreprises confrontées au fait religieux (vidéo) (Prêchi-prêcha)

« La situation serait problématique dans les entreprises de sous-traitance, ou celles qui emploient de la main d’œuvre peu qualifiée. Depuis quelques années, le ton est monté entrainant parfois des poussées communautaristes. »

http://www.prechi-precha.fr/les-entreprises-confrontees-au-fait-religieux-video/

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Re: Laïcité et République Française

28 Juillet 2013, 13:48 Message

La neutralité religieuse puis identitaire de l’État libéral, d'abord laïque et national, puis laïque et cosmopolite, a eu raison du catholicisme puis de la France. Par contre, cette même neutralité favorise, au contraire, l'islamisation et l'africanisation de la France. Pourquoi la même cause a-t-elle des effets contraires selon qu'elle s'applique au peuple et à la religion autochtones ou à la religion et aux peuples nouveaux ?

L’État libéral, pour être conforme à sa définition, n'est pas seulement neutre : il préserve l'extériorité, assure l'autonomie de la société civile. Sous cette condition, la neutralité de l’État libéral (instrumental, gestionnaire) n'est pas censée vider l'espace public de tout contenu charnel et spirituel. Elle est censée en favoriser la pluralité et la fécondité.

Or, il se trouve que l’État français n'est libéral qu'à demi : neutre il l'est, et de plus en plus, pour ne s'adresser qu'à des individus sans religion, sans nation, sans peuple, sans sexe ; par contre, minimal, il ne l'est pas du tout, et de moins en moins. Il occupe tout l'espace public. Sa désacralisation l'a paradoxalement renforcé : la Dette du tout (l’État libéral) à l'endroit des parties (l'individu libéral) assure son hégémonie (trop gros pour tomber), de même, qu'à l'inverse, la Dette infinie des parties assure leur insigne dignité (le monde pré-colombien ne dépendait-il pas du sang des sacrifices ?) Le peuple français faisait politique et donc nation (française et catholique) dans et par l’État français (catholique et français puis laïque et français). L’État laïque et cosmopolite a conservé sa fonction. L’État pour tous est donc fatal à la nation française.

Les peuples nouveaux, par contre, ne se laissent pas captiver par Big Mother : ils l'utilisent, point final. Avec raison : n'est-il pas un État instrumental ? Ils n'ont pas besoin de l’État français pour faire politique, pour faire nation : ils ont leur propre Etat d'origine et, surtout, l'islam. Il est probable qu'un État minimal, laissant la société civile accéder à la majorité aurait renforcé son l'immunité, ou encore qu'un État demeuré français aurait quelque peu concurrencé l'islam. Mais, il n'en est rien. L'immaturité politique de la société civile et la neutralité identitaire de l’État laissent à la religion identitaire qu'est l'islam le champ libre, à tel point que les Français d'origine commencent à se convertir à l'islam, moins pour des motifs spirituels qu'identitaires.

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Re: Laïcité et République Française

28 Juillet 2013, 15:21 Message

« L'immaturité politique de la société civile et la neutralité identitaire de l’État laissent à la religion identitaire qu'est l'islam le champ libre, à tel point que les Français d'origine commencent à se convertir à l'islam, moins pour des motifs spirituels qu'identitaires. »

Hélas, oui !

L'hébétude politique, plutôt, et la déculturation qui l'a rendue possible.

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Re: Laïcité et République Française

28 Juillet 2013, 21:51 Message

Et l'effet de surprise : l'inconcevable qui se met en place, une situation inédite difficile à croire, difficile à penser!


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