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Nobel

Sur l'envahissement par le culturel de pacotille, contre la possibilité de toute culture authentique
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Nobel

13 Octobre 2016, 13:57 Message

On savait que le Nobel était devenu un simulacre et la littérature une farce, mais on en a aujourd'hui la confirmation éclatante : le Nobel de littérature a été attribué à... Bob Dylan. Johnny est sur les rangs pour le Nobel 2020.

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Re: Nobel

13 Octobre 2016, 15:46 Message

Que voulez-vous, Cher Didier, The Days They Are a Changin. J'imagine un cénacle de barbons tout émoustillés de leur audace...

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Re: Nobel

13 Octobre 2016, 17:25 Message

Vous êtes injustes car Dylan est un grand poète de langue anglaise. Cela fait des années que de nombreuses personnes réclamaient à cors et cris au Comité Nobel de lui attribuer le Nobel de littérature.

Pour ma part je pense que cette attribution est une fois de plus une concession au PC car les qualités de Dylan en tant que compositeur de textes de chansons sont indéniables mais de là à lui donner un tel prix ????

Je trouve cela inopportun.

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Re: Nobel

13 Octobre 2016, 19:49 Message

Hum... Je ne suis pas à même d'apprécier ce qu'il en est de la poésie en langue anglaise ; je doute toutefois qu'un chansonnier américain rocker, aurait-il la dimension d'un "troubadour moderne" (chose bien difficile à imaginer, pour ne pas dire parfaitement incongrue...), et ne pouvant envisager ses textes que mis en musique avec un harmonica et trois accords sur sa gratte dans un studio d'enregistrement, puisse se comparer à, je ne sais pas, moi : Donne, Keats, Byron, Chaucer, Pope, et autres. Il est du reste insupportable à entendre chanter, et sa "musique", comme sa "pensée" ne sont qu'un prélude au Désastre, elle sont déjà ce Désastre. Sauf à lui accorder une valeur sentimentale en référence à une jeunesse qui est de longue date jugée par ses fruits, et nous sommes tous ou presque dans cette barque, je vois mal qu'on puisse considérer autrement cette attribution que comme une œillade putassière et dégénérée à la vulgarité modernante, avec seulement un peu de recul. En attendant Johnny et Donna Summer. Dylan un "classique", bientôt, une seconde étant de nos jours longue comme un siècle, un modèle antique ? Non, vraiment, ce dont nous avons besoin, tout au contraire, et à tous les niveaux de la société, c'est de se reprendre, et de retrouver les voies et chemins d'une toute autre exigence. A tous les niveaux, ce qui comprend le "populaire" qui a perdu, plus que toute autre classe, sa dignité propre.

Un tweet que j'ai bien aimé, d'un type généralement assez raide : "Et pourquoi pas un jésuite comme Pape, et Hollande Président de la République, tant qu'on y est ?

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Re: Nobel

13 Octobre 2016, 21:22 Message

Que l'on trouve que Dylan ait produit, dans le genre variétés, des chansons qui ne sont pas pires que d'autres, que l'on se laisse aller, de temps à autre, à quelques effluves nostalgiques, je l'admets volontiers. Mais comment ne pas voir que ce qu'a consacré, en l’occurrence, le jury du Nobel, c'est tout ce que charrie Dylan, symbole d'une époque et d'un pseudo anti-conformisme? Non, le Nobel à Dylan ! Quelle insulte à la littérature et à la culture ! Cette dérision vient bien se ranger dans la déréliction actuelle. En attendant le compte-rendu du JT2 par Bourjon, le soir de la disparition de Johnny...

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Re: Nobel

14 Octobre 2016, 05:53 Message

et ne pouvant envisager ses textes que mis en musique avec un harmonica et trois accords sur sa gratte dans un studio d'enregistrement, puisse se comparer à, je ne sais pas, moi : Donne, Keats, Byron, Chaucer, Pope, et autres. Il est du reste insupportable à entendre chanter, et sa "musique", comme sa "pensée" ne sont qu'un prélude au Désastre, elle sont déjà ce Désastre.


En ce qui concerne la France les seuls auteurs-compositeurs qui ont par la qualité de leurs texte été au niveau de Dylan sont Jacques Brel et Georges Brassens. Est-ce que le comité Nobel aurait pu attribuer le prix de littérature à ces deux artistes ?

Deux génerations d'occidentaux ont appris l'anglais en écoutant et en lisant ses textes que l'on peut lire sans musique.

L'impact de Dylan fut cent fois plus important car étant américain il a été lui aussi un des vecteurs de la colonisation culturelle états-unienne. Certaines de ses chansons ont été reprises par des centaines d'autres chanteurs et groupes de rock.

Bien sûr il y a un grand sentimentalisme et beaucoup de nostalgie dans l'attribution de ce Nobel. Je le répéte il ne me viendrait pas à l'idée de considérer l'oeuvre de Brassens comme insignifiante et je ne pense pas que nous pouvons le faire pour Dylan.

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Re: Nobel

14 Octobre 2016, 09:07 Message

Je me répète aussi : que l'on trouve des qualités aux chansonnettes et aux textes de Dylan, chacun est libre de ses goûts, et de son existence ; que ce rocker reçoive le prix Nobel de littérature pour sa contribution inoubliable au patrimoine culturel de de l'humanité... c'est d'une dérision et d'une inversion des "valeurs", d'une démagogie et d'une bêtise, d'un lamentable et d'une bassesse ! Une insulte, en effet, et un encouragement putassier de plus à l'effondrement culturel. Un symptôme de plus de notre déculturation (il en pleut tous les jours, mais ici, c'est un symbole (ou ce qu'il en restait de déjà très affaibli), qui est en jeu).

Pour information, je ne méprise pas le "populaire", mais je l'envisage, pour la "culture", façon Vilar, pour le dire sommairement. Et façon française.

Pour le premier point, cela élimine Brel, Brassens, Piaf, et j'en passe, seulement acceptables en tant que "populaire", justement, et dans la seule mesure où ils n'invitent pas à sa caricature, où il ne "tirent pas vers le bas". Mais ils ne tirent pas vers le haut non plus, et c'est le point. Quant au second aspect, vous le dites vous-mêmes : Dylan est l'un des vecteurs d'une colonisation culturelle qui n'a pas cessé de provoquer des ravages terribles dans notre pays, et dans tous les pays européens, qui, pourrait-on presque dire, n'ont plus d'européen que la géographie "grâce" à cet abêtissement général et cette déculturation par la facilité et la superficialité nappée généreusement de sentimentalisme à deux balles et de "tac poum poum" régressif, tirant vers l'infra-humain. Cette sous-culture américaine, et cela englobe pour moi toute la "production" de ce pays, de Dylan aux "artistes", est d'une vulgarité, d'un creux, d'un toc, d'un publicitaire, d'un ennui et d'une trivialité sans nom. Ici aussi, on juge l'arbre à ses fruits.

Par temps de déréliction presque accomplie (tout est dans le "presque", puisque la chose est proprement inaccomplissable, ce qui peut nous promettre des siècles et des siècles de décadence éprouvante), il faut être beaucoup, beaucoup plus exigeant, pour soi et pour les autres, et la moindre compromission avec la laideur et la bêbêtise, le travestissement de l'âme et la soupe cordicole, est fatale. Nous n'avons plus les moyens de nous laisser aller, si peu que ce soit. Et c'est tant mieux.

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Re: Nobel

15 Octobre 2016, 09:55 Message

Didier Bourjon a écrit:Pour le premier point, cela élimine Brel, Brassens, Piaf, et j'en passe, seulement acceptables en tant que "populaire", justement, et dans la seule mesure où ils n'invitent pas à sa caricature, où il ne "tirent pas vers le bas". Mais ils ne tirent pas vers le haut non plus, et c'est le point.


Je vous trouve un peu dur avec ces trois chanteurs...

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Re: Nobel

15 Octobre 2016, 13:44 Message

Philippe Versini a écrit:Je vous trouve un peu dur avec ces trois chanteurs...
Sans doute, cher Philippe ; mais c'est que je crois que c'est très nécessaire, question de réévaluation générale après effondrement, de nécessaire inversion de la pente — celle que nous dégringolons allègrement depuis des décennies étant des plus difficiles à remonter.

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Re: Nobel

15 Octobre 2016, 17:31 Message

Pour sortir de cette affaire de Nobel et reprendre la réflexion intéressante sur la culture populaire constatons que jamais celle-ci n’a jamais été aussi éloignée de la culture « savante » qu’aujourd’hui. En musique, de Bach à Bartók les compositeurs se sont inspirés de leurs musiques populaires. La chose prend fin au XXe siècle. Le jury Nobel a-t-il, avec beaucoup de maladresse, tenter de remédier à ce fossé. Je crois hélas que ce n’est pas la raison.

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Re: Nobel

15 Octobre 2016, 18:33 Message

Vaste question...

Un premier élément, à mon sens : ce décrochage entre musique "populaire" et musique "savante" est analogue, car il a même provenance, que celui constaté au début du XXème siècle dans le domaine de la science fondamentale, notablement la physique ; qui est un décochage vis-à-vis du "réel", et l'accomplissement du processus purement mathématico-méthodique de la modernité, devenu depuis piètrement "technique" — et en l'occurrence numérique —, comme il était fatal. La science elle-même s'y est engloutie, a été phagocytée par ses "outils". Pendant ce temps, l'art est devenu du ready made à échelle industrielle, et la musique non plus celle des sphères et du coeur, mais celle de l'arbitraire en guise de justification du néant, jeu gratuit et prétentieux purement "intellectuel", musique de concepts improbables et finalement idéologiques au sens le plus abstrait de la chose. On notera aussi que c'est le siècle de la disparition des peuples en tant qu'enracinés, par leur prolétarisation achevée puis aujourd'hui leur élimination façon kleenex, le siècle de la disparition de la paysannerie, des paysages, des pays. Le rapport à la musique "populaire" : comme le peuple, et avec lui, elle s'est évanouie dans la came tonitruante et totalitaire dans son emprise de ce que les gens nomment désormais "musique", et qui est définitivement autre chose. C'est pourquoi, entre autres, on ne peut que fourvoyer les derniers feux de la musique populaire, déjà bien mélangés, par exemple les chansonniers cités, en les considérant encore comme tels. Tout cela est complètement passé. Seules demeurent les œuvres. C'est leur temps propre qu'il nous faut retrouver ; or, comme l'essentiel qui est Indemne, il est là, proche. C'est par elles seules que peut s'envisager, très éventuellement, une renaissance, porteuse à nouveau de déclinaisons et d'articulations comme celles que nous avons perdues ; encore faut-il que revienne un pays, des paysages, et peut-être des paysans, un peuple ; et c'est donc une question de souveraineté. Tout cela dit un peu en vrac, comme il vient, à la volée...

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 08:10 Message

Richard Millet

Refusons le prix Nobel !
14/10/2016

Chronique n°100

J’ouvre sur Internet les journaux officiels français : « Clara Delevingne veut ressembler à Angelina Jolie » ; « La fille d’Alexandra Lamy : sensuelle, tatouée, épanouie… Sa vie sur Instagram » ; « Sara Martinez, de Grey’s Anatomy, fait son coming out : elle est bi » ; « Jhon-Rachid (sic !) est déçu d’avoir été traité par Juppé comme l’Arabe de service dans une émission politique » ; « Que devient la chanteuse Nâdiya ? » ; « Lily Allen fond en larmes devant un migrant de Calais » ; le sous-écrivain Yasmina Khadra juge le « cigare compatible avec l’islam » – mais ne dit pas si une femme fumant le cigare serait hallal ; Hollande publie un livre dans lequel il dit tout ce qu’il ne faudrait pas dire, avec une vulgarité de ton et de syntaxe toute socialiste, tandis que son ministre de l’intérieur parle de « sauvageons » à propos d’un gang de banlieue qui a tenté de brûler vifs de policiers dans leur voiture…

L’ordinaire de la doxa qui défile, ininterrompue, sur les écrans des téléphones et des médias, nous rappelle l’urgence d’établir le « droit de ne pas être informé » cher à Soljenitsyne. Il nous fait aussi nous demander non pas qui sont Lamy, Jhon-Rachid, Nâdiya, Martinez, Delevingne, Allen : on s’en moque, en vérité ; mais Juppé existe-t-il ? Même si, comme c’est hélas prévisible, cet apôtre du grand consensus idéologique doit être élu chef de l’État, il est à peu près aussi insignifiant que les autres, notamment Hollande dont la disparition est d’autant plus programmée que son élection a eu lieu faute de mieux, DSK s’étant absenté pour des raisons priapiques – et Hollande surgissant comme si on avait installé à la tête de l’État le concierge de l’Elysée.

L’Histoire, elle, se joue en Orient, le proche et le lointain, où Le Figaro redoute que la guerre n’éclate entre l’Inde et le Pakistan – ce qui en vérité serait une excellente chose et un règlement malthusien de la surpopulation mondiale et de la pollution qu’elle entraîne : il y a d’ailleurs longtemps que, pour cette raison, je rêve d’une guerre entre la Chine et l’Inde. Une guerre à côté de laquelle la guerre civile syrienne ne serait qu’une suite d’escarmouches qui rendraient encore plus ridicules les jappements de Hollande à l’encontre de Poutine : n’est-il pas scandaleux, même, de voir un chef d’État jouer les vertueux tout en se faisant le laquais des Qatariens et des Saoudiens qui commettent des crimes de guerre au Yémen?

C’est sur ce fond d’insignifiance et de mensonge que s’inscrit l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan. Nous avons tous aimé ce chanteur, autrefois ; mais qu’il soit lauréat du plus prestigieux des prix littéraires est riche d’enseignements: le relativisme culturel y trouve son compte, et c’est bien là une défaite de la littérature, comme on le voit aussi dans l’entrée de Prévert, de Vian et du comte d’Ormesson dans la célèbre collection de la Pléiade. On s’était inquiété du Nobel décerné à du Clézio à la prose ensablée dans la bien-pensance ; Dylan n’a, lui, aucun titre littéraire, lui-même hésitant à se dire poète ; et si c’est un « rebelle », l’honneur de la rébellion voudrait qu’il refuse ce prix dont les prochains lauréats risquent d’être Eminem, Céline Dion ou le fantôme d’Aznavour.

On constate aujourd’hui que le Nobel s’aligne sur tous les grands prix, pour lesquels il s’agit moins de « couronner » légitimement une œuvre que de faire en sorte que le lauréat donne du prestige au prix – rentabilisant une institution qui ne représente en réalité plus rien, dans l’aplatissement général de la « culture » qui fait qu’on est passé de De Gaulle et Malraux à Hollande et à la clique de journalistes qui recueillent pieusement ses ragots de chef d’État politiquement mort, et bientôt à Jhon-Rachid Juppé et au journaliste qui deviendra le ministre d’une « culture » directement branchée sur la Commission européenne et le jury Nobel… Que ce soit là l’occasion de rappeler que la littérature se passe fort bien des prix et des récompenses, autant dire de cette symbolisation politico-mercantile ; quant à l’écrivain véritable, il est entré dans une marginalité qui le rend misérable en même temps qu’elle le sauve.

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 11:49 Message

A propos du Nobel de littérature pour Bob Dylan quelques remarques de Slobodan Despot des plus pertinentes.


Le Nobel à Dylan: dynamite ou pétard mouillé?

Alors que l’humanité n’a jamais été aussi proche de son suicide nucléaire, l’Académie suédoise vient de nous gratifier d’un moment bienvenu de franche poilade. Le 13 octobre 2016, elle a attribué le prix Nobel de littérature à Bob Dylan, répandant du même coup la désolation dans les milieux littéraires du monde entier. Eric Neuhoff, pâle de rage, pronostique dans le Figaro que «Francis Lalanne va postuler pour l’an prochain» tandis que dans un registre carrément dogmatique, Alain Finkielkraut affirme que «Bob Dylan n’a rien à voir avec la littérature», car la littérature, précise-t-il, «c’est des livres qu’on lit» et non «des chansons qu’on écoute». Venant d’un académicien français, cette définition tracée au cordeau devrait clore tout débat.

A moins qu’on se fiche de l’Académie française (laquelle, en matière de choix loufoques, s’y connaît aussi un peu). Auquel cas, il faut bien souligner que le problème du Nobel à Dylan ne tient nullement à Dylan, mais uniquement à Nobel. Et quand je dis Nobel, je pense évidemment au jury du prix et non au chimiste qui l’a fondé. Il ne faut surtout pas confondre le grand savant Alfred Nobel avec les clampins qui gèrent sa légation. Si M. Nobel avait tâtonné dans ses expériences comme ses comités choisissent leurs lauréats, il eût sans doute sauté avec son labo avant d’avoir inventé la dynamite.
Dylan & Dylan

De même ne faut-il pas confondre Dylan (Bob, alias Robert Zimmermann) avec Dylan (Thomas), le poète gallois et donc alcoolique qui mourut trop jeune en 1953, et dont Bob a emprunté le prénom pour s’en faire son nom de scène, bien qu’il l’ait nié pendant quarante ans. «Les trucs de Dylan Thomas, j’en ai lu, et ils n’ont rien à voir avec les miens», disait-il au début de sa carrière. De même que les trucs de Bob, selon Alain, de l’Académie français, n’ont rien à voir avec la littérature. C’est pourquoi il ne faut pas les confondre. Si le Nobel avait couronné l’autre Dylan (Thomas), de son vivant ou par contumace, nul n’y eût trouvé rien à redire, ni à relire, du moment que personne hors du pays de Galles ne l’avait vraiment lu. C’est comme pour Wisława Szymborska. Avez-vous lu Wisława Szymborska? Savez-vous même comment cela se prononce? Non, bien entendu. Elle a pourtant décroché le Nobel de littérature 1996 pour son œuvre poétique, qui n’est peut-être pas plus fournie que celle de Bob, mais qui a l’avantage d’être imprimée plutôt que gravée sur disques, et donc d’être infiniment plus confidentielle.

Si le Nobel de Wisława vous a échappé, vous avez sans doute entendu parler de celui qui couronna le clown Dario Fò l’année suivante (1997). Là encore, peu de «livres qu’on lit», mais la pressante et pesante présence sur scène d’une œuvre satirique et sardonique qui eût été considérée comme du simple activisme politique sur planches si son auteur n’avait pas été d’extrême gauche. Car l’extrême gauche, aux yeux des académiciens suédois, c’est de l’art en soi. Du dadaïsme appliqué.

Pour une fois, cette année-là, Dario le clown a soulevé de la poussière au-delà des frontières de son pays; et il y est retourné — à la poussière — le jour même (+ 13.10.2016) où le jury scandinave distinguait Bob le baladin barbichu de la contreculture américaine. Apoplexie d’étonnement, crise de jalousie ou simple passage de flambeau?

Les esprits placides concluront au hasard du calendrier, les imaginatifs y verront un signe: la confirmation d’une continuité dans la provocation, du côté de Stockholm. Certes, l’Académie suédoise a pour devise Snille och Smak, «le Génie et le Goût», mais elle ne précise pas si le goût en question est bon ou mauvais. Elle laisse cela à l’appréciation du comité. Quant au génie… Si elle en manifeste un, c’est bien celui que Neuhoff a immédiatement repéré: «…cette manie qu’ont les plus vénérables institutions de se prendre soudain pour des nids de subversion.»
Evolutions cancéreuses

Eh oui : le scandale du Nobel à Dylan ne concerne que Nobel. Ou presque. Nous reviendrons à Dylan en fin de partie.

Comme le dit Finkielkraut: «la musique de variété et de rock a chassé du territoire de la musique la musique (classique)… et voilà qu’elle est en train de coloniser le reste de la culture». Dylan est certes, à la base, un barde, mais c’est surtout devenu une industrie. A l’heure où la lecture se perd, dit-on, un prix littéraire ne devrait-il pas, d’abord, inciter à la lecture plutôt qu’au streaming?

Ce que reproduit ce comité, sous une forme bénigne, c’est la dérive commune des institutions d’une société en phase terminale. Elles se mettent toutes, à un moment donné, à faire autre chose que ce pourquoi elles existent; elles deviennent des tumeurs cancéreuses. La Poste suisse vend des sucreries ou des services bancaires tandis que sa mission de base s’effiloche, ralentit, renchérit et finit par être «outsourcée». L’armée italienne est devenue une organisation humanitaire: elle ne défend plus ses frontières mais aide au contraire les clandestins à les franchir. En France, le ministère de la Culture devient une vitrine à pétasses qui ne lisent rien, tandis que l’Education nationale met en place le désapprentissage du français écrit et la déculturation des indigènes. Les hôpitaux compensent leurs couacs médicaux par des cellules d’accueil et d’accompagnement, les tribunaux et les prisons (on l’a vu dans Antipresse 45) se prennent pour des confessionnaux voués à la rédemption des pécheurs, tandis que ceux qui sont payés pour œuvrer justement à cela — les prêtres, pasteurs et autres «autorités spirituelles» — se muent en travailleurs sociaux. Les polices se veulent rassurantes et «cool», les cuisiniers vous promettent des expériences mystiques, les musées investissent des millions dans les gadgets technologiques en laissant décrépir à fond de cave des trésors fabuleux et les fabricants de voitures se font les champions de l’environnement. Bref, comme l’a prédit Dutronc, tout le monde rêve d’être une hôtesse de l’air et tout le monde finit dans ce que j’ai appelé le syndrome du boucher végétarien.
La fonction réelle du Nobel

Pourquoi le Nobel échapperait-il à cette tendance? Et pourquoi s’en prend-on toujours au comité littéraire quand d’autres récompensent ou favorisent des dérives politiques ou économiques aux conséquences autrement plus graves. Ne vient-on pas de donner le Nobel de la Paix à un homme de guerre, le président colombien Santos, alors même que son référendum sur la paix avec les FARC venait d’échouer? Et encore, on a évité bien pire : «Al-Nosra Fabius» figurait parmi les candidats «qui avaient leurs chances»!

Tout cela n’est rien en comparaison du «prix d’encouragement» accordé sur parole à M. Obama. Ce Nobel aura été moins une incitation à la bonne conduite qu’un alibi pour Armageddon. Ainsi que le résume le grand journaliste australien John Pilger:

«En 2009, à Prague, le président Obama… a promis de “débarrasser le monde des armes nucléaires”. Les gens applaudissaient, pleuraient même. Les médias vomirent un torrent de platitudes. Et Obama reçut par la suite le prix Nobel de la Paix.

Or tout était faux. Il mentait. L’administration Obama n’a fait que construire davantage d’armes nucléaires, de têtes nucléaires, de systèmes de projection nucléaires, d’usines nucléaires. Le budget des têtes nucléaires a explosé sous Obama davantage que sous n’importe quel autre président.»

Sans oublier son rituel hebdomadaire d’assassinat:

«Décrit par l’éditorialiste du “Guardian” comme “amusant, charmant, avec une “coolness” qui écrase pratiquement tout autre homme politique”, Obama a envoyé l’autre jour des drones tuer 150 personnes en Somalie. Il tue d’habitude le mardi, selon le “New York Times”, le jour où on lui donne à signer une liste de candidats à la mort par drone. So cool.»

Voilà une dérive autrement plus grave qu’un prix de littérature décerné à un juke-box. En sept ans, le comité a eu le temps d’apprécier l’énormité de son erreur. Il n’a pipé mot. En sept ans, nos médias de grand chemin auraient aussi eu l’occasion de s’interroger sur une distinction déplacée. Ils se sont tus obstinément. Tout à l’opposé du bruit qu’ils firent en réclamant le retrait du Nobel (de littérature!) de Günter Grass après qu’il eut traité Israël de menace à la paix mondiale.

Soyons clairs. La mission des petits pays blonds sur le rivage est de l’Atlantique, de la Belgique au Cap Nord, est d’assurer une façade civilisatrice au système de prédation planétaire dont ils sont le cœur mais non la tête. Ils hébergent les parlements, les institutions scientifiques et culturelles, les ONG humanitaires et l’essentiel de l’appareil idéologique présentable. Ils entretiennent une social-démocratie de bon aloi, veillent à l’ouverture des frontières aux migrants du Sud tout en garantissant la fermeture aux cousins de l’Est. Ils parlent l’anglais comme ils respirent. Ils sont la dague du seppuku de l’Europe historique et de son nivellement en parking de supermarché américain. A d’intéressantes exceptions près, les choix des Nobel «idéologiques» (Paix, Littérature, Economie) reflètent ce rôle de house niggers blancs qu’ont les nations blondes de l’est du bassin atlantique.
Quant à Bob…

Tout cela étant posé, revenons au lauréat. La littérature est d’abord orale et ensuite écrite. La littérature est d’abord vie et ensuite restitution. Et la littérature, surtout, est poésie avant d’être prose. Si le Nobel est un prix universellement reconnu récompensant la littérature pour sa dimension universelle, la poésie de Bob Dylan l’a amplement mérité. Il a ravivé un poignant foklore de l’Amérique laborieuse, humble et candide, libre de par son dénuement absolu. Il a écrit le livret d’une rébellion toute en paradoxes, à la fois dressée contre l’inertie de l’ancien et l’inhumanité du moderne. Il a contribué à former la génération la plus intéressante et la plus dangereuse de l’histoire américaine, qu’on n’a pu amortir qu’avec des tonnes de stupéfiants.

Le péché de cette génération aura été de noyer dans le fric et le show-business l’échec de sa révolution morale et sociale, et Bob n’y a pas échappé. Ici se rompt le lien organique entre des mots et un destin qui signale les poètes absolus. Le Nobel à Bob arrive quarante ans trop tard, au moins.

C’est pourquoi mon éloge vient de la raison et non du coeur. Nombre des poèmes de Dylan sont plats et peu chantants. Sa voix de bique m’ennuie autant que ses arrangements. Il ne serait sans doute jamais devenu une star de grand public si d’autres n’avaient pas donné à ses chansons l’envol mélodique qui leur manquait: les Byrds pour Mr. Tambourine Man ou Hendrix pour All along the Watchtower. La version Clapton de Walk out in the Rain vous tire des larmes alors que le texte rase le sol. Quant à l’un de ses plus beaux poèmes lyriques, Simple Twist of Fate, il est sublimé par son ex-compagne Joan Baez, elle-même évoquée dans la chanson, qui revient sur leur rupture dans un autre chef-d’œuvre: Diamonds and Rust. Des diamants et de la rouille.

C’était au début de leurs carrières. «Le phénomène brut de décoffrage,/Le vagabond à l’état pur» qu’était Dylan s’était «égaré dans (ses) bras». Temporairement perdu en mer,/La madone était à toi gratis, lui rappelle-t-elle en évoquant un amour à la vie et à la mort d’où il s’était, selon elle, carapaté sans gloire:

A présent je te vois, debout,/Des feuilles mortes qui tombent tout autour/Et de la neige dans tes cheveux/Tu souris par la fenêtre/De cet hôtel sordide/Sur Washington Square/Notre souffle fait des nuages blancs/S’entortille et flotte dans l’air/Pour ce qui me concerne personnellement/ Nous aurions pu mourir tous deux là, à cet instant.

Mais ils ne sont pas morts là, à cet instant. Les révolutionnaires qui ne moururent ni d’amour ni au combat sont devenus de plus en plus populaires, de plus en plus titrés, de plus en plus riches. Leur cause est devenue un commerce. Grâce à leur révolution culturelle, si artistiquement réussie qu’elle soit, le pouvoir de l’argent s’est débarrassé de ses derniers carcans moraux et coutumiers.

Le vagabond Bob Dylan «pèse» aujourd’hui dans les 180 millions. Un de plus ou un de moins, le remarque-t-il même? A l’heure où j’écris, il n’a toujours pas commenté son prix. Signe de morgue ou d’embarras? Sartre, qui était par ailleurs une crapule, avait eu la cohérence de refuser cette récupération. Mais Sartre vivait selon des idées. Le Nobel de littérature récompense désormais des idées dont on vit. Et si les mots de Dylan sont bien des diamants, ils se présentent dans un écrin de rouille.

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 13:19 Message

"du moment que personne hors du pays de Galles ne l’avait vraiment lu.". Réflexion vraiment absurde. Dylan Thomas est connu dans le monde entier des amateurs de poésie. Ses œuvres sont même traduites en français.

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 13:48 Message

"La version Clapton de Walk out in the Rain vous tire des larmes... " : voilà bien ce qui est à pleurer.

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 17:15 Message

Deux réactions que je pourrais appeller viscérales sur des points de détail alors que le texte est relativement long et très bien argumenté.

J'avoue que cela ne m'a pas une seule seconde étonné. J'attends patiemment le coup de pied final d'Eric Véron pour couronner le tout.

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 17:32 Message

Non, non, cher Rogemi, n'attendez pas de coup de pied final d'Éric Véron. Celui-ci est tout à fait d'accord avec vous : le texte est relativement long.

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Re: Nobel

16 Octobre 2016, 18:18 Message

Cher Rogemi, je ne suis pas adepte de ce que vous dites ; si je relève un "détail", c'est qu'il est essentiel à mes yeux, qu'il me semble intéressant de le relever pour des raisons de fond. J'ai hésité entre ce message très court et un développement plus important. Les circonstances en ont décidé. De plus, permettez-moi de rappeler combien de fois je pourrais estimer avoir à me plaindre de ce genre de choses, combien de mes messages, riches de beaucoup de considérations (sans doute trop, le plus souvent), dont seul un trait secondaire et pas forcément le plus heureux est extrait pour mieux ignorer le reste... Pouvez-vous jurer ne l'avoir jamais fait ?

J'ai failli d'ailleurs reprendre également une partie du texte de Millet, sur les mêmes bases ; je pourrais résumer la chose ainsi : la nostalgie, qui pis est frelatée (j'expliquerai s'il le faut : la musique est nostalgie, en soi et par soi, et la nostalgie de la "variété", du toc modernant, de son habillage misérable, la dévoie, en est l'ersatz grossier — écoutez "l'air de Nadir" par Vanzo (dans son meilleur enregistrement), et tout sera dit), la nostalgie, donc, est mauvaise conseillère, et en l'occurrence, s'agissant de notre génération, elle est désastreuse... Mais il faudrait que j'y revienne plus en détail, et surtout sur la "radicalité" en matière d'exigence "esthétique" (mal dit, mais, bon...) et de tension retrouvée vers "le haut", dont je suis convaincu qu'elle est un impératif absolu, i.e. sans mélange, pour soi et plus encore pour la jeunesse qui vient. Le mélange, on a bien assez donné...

Au reste, "bien argumenté", permettez qu'on n'en soit pas très convaincu. Par exemple ceci :
« La littérature est d’abord orale et ensuite écrite. La littérature est d’abord vie et ensuite restitution. Et la littérature, surtout, est poésie avant d’être prose. »
me semble être d'une grande confusion. Sur de telles bases, on part assez mal, il me semble...

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