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Absurde repentance

Sur l'ethnomasochisme, la repentance et le suicide du pays.
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Re: Absurde repentance

1 Mars 2014, 00:48 Message

En fait il existe des coutumes de guerre qui conduisent à admettre qu’il existe un droit de la guerre (Confirmé par un certains nombres de traités). Mais ce qui complique tout est que ce droit est pratiquement inapplicable. L’intervention de l’OTAN en ex Yougoslavie est par exemple complètement contraire au droit de la guerre (Les bombardements d’objectifs civils ne sont possibles que s’ils doivent être utilisés à des fins militaires, des bombardements d’objectifs civils dans le but de désorganiser l’économie du pays ennemi ne sont pas légitimes). La dissuasion nucléaire aussi repose sur l’idée que l’on commettra un crime contre l’humanité (stratégie anti-cités) en riposte à une attaque.
Autre absurdité : On ne juge qu’en fonction du droit. Mais quand le droit n’existe pas (cas du second procès de Nuremberg, celui des médecins nazis) le tribunal le construit de toute pièce tordant le cou au principe de bon sens de la non rétroactivité du droit pénal. Ainsi est né le « Code de Nuremberg » fondement de la bioéthique.
Alors pour faire plaisir on peut dire que du point de vue du droit de la guerre (d’ailleurs affiné par le premier procès de Nuremberg) Hiroshima et Nagasaki sont bien des crimes. Cela ne nous avance à rien puisque, comme le dit Rogemi, seuls les vaincus sont jugés, c’est pourquoi, quand on fait la guerre, il est important de la gagner.
Le fond du problème n’est pas juridique : Hiroshima et Nagasaki sont des actes de guerre (certes criminels au sens du droit de la guerre, pour Dresde non car il s’agissait d’empêcher une avancée de troupe). La Shoah elle est une entreprise qui n’a rien à voir avec la guerre et qui vise à éliminer, par des moyens industriels spécifiques, les peuples jugés inférieurs. C’est ce qui fait sa spécificité, il ne s’agit nullement de dérapages guerriers, c’est une action purement civile et la comparaison avec Hiroshima est profondément absurde.
Dernière édition par Jean-F Chassaing le 1 Mars 2014, 12:59, édité 1 fois.

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Re: Absurde repentance

1 Mars 2014, 09:12 Message

Merci Monsieur Chassaing pour ces explications.

Il y eut aux 18 et 19 siècles une opinion universelle (Weltmeinung en allemand) qui obligeait les Etats (moralement) à respecter par exemple la souveraineté de tous les Etats petits ou grands (suite du traité de Westphalie) et qui exercait aussi une pression modératrice sur les grands empires. La guerre des Boers en Afrique du Sud avait soulevé un tollé dans tout le monde occidental et en Angleterre même des écrivains comme G. K. Chesterton s'étaient élevés contre les méthodes de l'armée britannique.

Le Traité de Versailles et tout ce qui a suivi ont fait sauté ces verrous !

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Re: Absurde repentance

1 Mars 2014, 09:17 Message

C'est que la guerre a profondément changé de nature après 1789, à notre initiative (française, veux-je dire — Clausewitz, cité par Rogemi, en découle)...
Par là-dessus, la mécanisation, l'industrialisation et enfin la montée en puissance de l'exploitation technique ont parachevé cette amorce. On pourrait presque pousser jusqu'à dire que tout cela s'origine dans la destruction du principe aristocratique...

Ce qui disparaît toujours plus au sein des "rapports de force" : la civilisation, ce qui réapparaît : la brutalité primaire, la violence primale, aujourd'hui sous couvert du virtuel.

« ...c’est pourquoi, quand on fait la guerre, il est important de la gagner. » : cher Jean-François, vous faites avec finesse et ironie un résumé de la question ! Voilà, en contrepoint de mon vae victis, qui permet me semble-t-il d'assez bien débrouiller tout ce qui a provoqué ici une polémique.

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Re: Absurde repentance

1 Mars 2014, 12:10 Message

On pourrait presque pousser jusqu'à dire que tout cela s'origine dans la destruction du principe aristocratique...


Mais on peut le dire sans honte, cher Didier.

En plus l'influence modératrice du christianisme et de l'Eglise catholique qui fut pendant des siècles un frein à la violence, s'est à la suite de 1789 [qui fut une révolution non seulement contre l'aristocratie mais surtout contre l'Eglise et contre Dieu] diluée dans la sécularisation qui s'ensuivit.

On ne peut pas sous-estimer un facteur décisif je veux dire l'extension de la démocratie à toutes les nations occidentales qui a eu dans la conduite des guerres un effet délétère.

Il ne faut pas oublier que pour justifier la guerre totale et le recrutement de millions de soldats dont un nombre important allait à la mort certaine il fallait démoniser l'adversaire, le présenter comme le mal absolu.

Ce qui fut fait !

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Re: Absurde repentance

1 Mars 2014, 12:37 Message

Les guerres commencèrent à faire de nombreux morts à partir du moment où les nobles engagèrent des roturiers pour combattre, un peu, à leur place, un peu avec eux.

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Re: Absurde repentance

3 Août 2014, 09:29 Message

Quel fut l'objet de mon intervention ?

R. Camus juge que l'Histoire des nations européennes ne comporte pas d'épisode plus grave que le grand remplacement en cours, en cela qu'il n'est pas un épisode malheureux de leur histoire mais qu'il en constitue le terme.

Je n'ai jamais compris comment un diagnostic si alarmant du mal ne le conduit pas à ordonner une médecine à la mesure de son ampleur, autrement dit un changement de régime, pourquoi, au contraire, se contente-t-il d'espérer un retournement de l'opinion qui changerait l'esprit des lois sans les changer elles-mêmes. Autant attendre que l'aiguille d'une boussole déréglée pointe par chance la direction du Nord et s'y tienne.

Cette incompréhension est d'autant plus grande que R. Camus juge le Grand Remplacement indissociable de la grande déculturation et de la grande décivilisation de l'Europe qui la rendent incapable de saisir sensiblement et rationnellement le mal qui advient. Pourquoi n'énonce-t-il pas le régime qui se déduit du nouveau contrat social qu'il propose, le Leviathan issu du contrat d'in-nocence ? Pourquoi ne tire-t-il pas les conséquences institutionnelles du mot de Brecht qu'il aime à citer : "ne serait-il pas plus simple pour le gouvernement de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ?"

Peut-être fait-il un pari tactique : juge-t-il que le temps presse trop pour remonter trop haut dans les causes, pour se risquer à un "détours de production" institutionnel. Peut-être préfère-t-il faire l'économie d'un "investissement" radical, comptant sur l'effet papillon, la disproportion entre la cause (un prophète / un changement d'opinion) et l'effet (un changement d'opinion / une reprise politique et spirituelle).

L'urgence, à mon sens, conduit à faire le pari contraire. Le de Gaulle d'aujourd'hui ne parlera pas de Londres : aucune défaite spectaculaire n'est en vue. Seule la théorie lui confèrera l'extériorité depuis laquelle sa parole hautement politique et donc anti remplaciste disqualifiera le régime en place et lui substituera sa propre légitimité.

Disqualifier le régime en place... C'est ici qui nous abordons le motif principal de mon intervention scandaleuse. Si R. Camus et avec lui toutes les figures de la dissidence refusent d'attribuer au régime en vigueur la cause formelle du Désastre (je dis bien la cause formelle et non finale, à savoir la tyrannie métaphysique de la Technique, le monisme phénoménologique de la culture de mort, le sensualisme, l'empirisme et l'utilitarisme à l'origine du nihilisme), c'est que peut-être sont-ils pris dans les sables mouvants d'une tyrannie sans visage (la croissance, les marchés, la République, etc.) et sans crime avéré (l'empire du Bien commet tout au plus des écarts qui confirment la règle), aux porte-paroles aimables et retors (les communicants du cirque social).

Effectivement, comment critiquer un régime qui fait de l'auto-critique complaisante sa vertu cardinale et désamorce ainsi toute contestation véritable. Comment abaisser davantage un régime déjà empreint de modestie, comment déclarer spécieuse son humilité, totalitaire le relativisme de ses devises : le pire des régimes (à l'exception de tous les autres), la "société ouverte" (sur elle-même). Comment crier au crime devant tant de candeur juvénile : imagina-t-on jamais avant de l'avoir connu un régime d'innocence où l'on nomme "little boy" la bombe promise à vaporiser et dépecer vifs cent mille êtres aimant, aimés et s'aimant en quelques secondes ? Comment forcer aux aveux un régime qui, de par sa nature pluraliste, ne répond de rien (c'est la faute du peuple, des patrons, de l'UE, des EU, des fachos, du mauvais temps, de la crise, de l'offre ou de la demande, etc.) Comment accabler un régime bon par nature dont les crimes commis en son nom, le sont par imposture, trahison, aberration, dérogation, par l'effet d'une survivance en son sein d'un mal étranger qu'il lui reste à extirper, un régime dont les crimes donc ne le condamnent pas mais plaident pour son renforcement. Le régime est d'autant plus incontestable, indépassable, inébranlable, que la dénonciation inlassable et sans pardon de ce qui n'est pas lui est sa seconde nature, posture vengeresse qui l'oblige à s'inventer des ennemis et des héros, à défaut de les arracher des maisons de retraite, sinon des cimetières.

Nous constatons donc que le régime ocidental a développé un système immunitaire inédit qui rend jusqu'à présent impossible l'avènement d'un régime alternatif qui lui serait supérieur, qui, en tout cas, inverserait la spirale nihiliste qui emporte l'Europe et le monde. Nous constatons que le procès intenté à l'Europe s'intensifie sans fin : même les Juifs, ses principaux procureurs, rejoignent insensiblement les bancs des accusés, désormais qu'ils paraissent trop européens. Or, une repentance authentique aboutit au pardon. La repentance est donc fausse et la culpabilisation est l'un des instruments de domination du régime occidental, une pièce maîtresse de son système immunitaire. Le mal-être européen trouve donc sa source dans le désir névrotique de puissance de l'Occident. L'Europe, incapable d'une repentance sincère et donc lucide, rationnelle et libératrice, est d'abord malade d'une suffisance qu'elle porte en elle comme son fardeau. Au fond de la repentance se découvre un orgueil sans borne : orgueil de l'Occident qui pour lever l'hypothèque WASP qui grève son way of life et le vendre au monde entier, force l'Europe à se repentir de tout et s'arracher au ventre de l'Histoire ; orgueil colonialiste qui persiste sous sa forme moraliste et touristique tout en condamnant haineusement les colons de chair et d'os qui donnèrent leur vie et leur génie à l'aventure coloniale ; orgueil de l'Etat qui pour dissoudre son peuple et s'imposer comme l'unique principe du "vivre-ensemble" déclare qu'il a la rage ; orgueil de l'individu narcissique et mimétique que console de sa propre nullité savoir son innocence établie et l'origine du Mal conjurée et circonscrite : l'autre en soi, la communauté, la nation ; orgueil des peuples parvenus qui soudain refusent d'accomplir les fonctions matérielles de leur reproduction et s'en décharge sur les travailleurs immigrés ; orgueil des cathos qui ravalent le mystère chrétien au niveau des Droits de l'Homme ; orgueil ethnocentrique de l'homme blanc qui s'imagine éternel ; orgueil des soixant-huitards défroqués trop occupés à chanter leur victoire si douloureuse sur le totalitarisme pour entendre les jugements aussi sévères qu'inattendus tenus à l'endroit de l'Occident par maints rescapés des camps soviétiques (En Occident, on peut dire n'importe quoi, mais personne ne vous écoute... On asservit plus facilement les peuples avec la pornographie qu'avec des miradors...)

La génération 68 arguant de ses illusions perdues pour asseoir sa supériorité intraitable est plus qu'un hasard de l'histoire. Elle est la quintessence d'un régime qui manipule pareillement la réalité à son seul bénéfice : le régime du pur contrat, sans associé ni objet, est le régime de la pure appartenance, de l'identification mimétique. Sous un tel régime l'identification de l'individu au groupe implique le court-circuit de la réalité et de la vérité.

Disqualifier le régime en place est donc indissociable d'une mise en cause de la suffisance européenne. Quelques pistes. 1- Affirmer la préséance de l'Europe sur l'Occident, en rappelant, à la fois, l'origine strictement européenne du libéralisme (Nemo européanise l'Occident) et la tardiveté de son récent avènement (Preve désoccidentalise l'Europe). 2- Nommer régime la tyrannie sans visage qui ne répond de rien. Ne dit-on pas systématiquement le régime de Damas ? Pareillement, plutôt que de déplorer les travers du Système, réalité aussi irréformable qu'intangible, ou de réclamer la démission de Hollande, ambition trop dérisoire pour n'être pas velléitaire, accusons le régime, réalité vaste (un enjeu crucial, donc) et tangible (une réalité réformable, donc). 3- Nommer régime la "société ouverte" pour qu'ouverte, elle ne le soit pas seulement sur elle-même, mais véritablement, au point d'admettre sa propre relativité historique et d'envisager son propre dépassement. 4- Fourbir l'arme du faible : les formules théoriques (fussent-elles un peu surfaites, dans le genre demos + cratos) qui destabilisent tant la masse des petits professeurs qui font l'opinion. 5- Recourir aux faits, écarter les excuses, sanctionner les auteurs avec entêtement. Que les autres aient fait pire, que l'omelette mérita qu'on cassât des oeufs ne change rien : un régime ne peut être insurpassable alors qu'il traîne tant de casseroles dont il couvre le bruit de tant de mensonges. Il doit être surpassé. (J'apprenais encore il y a peu que les EU avaient commis au Mexique à la même époque un autre Guernica. Vae victis...) 6- Les hommes et non les faits sont têtus : ils doivent y croire pour les voir. Il faut donc instiller le doute (l'Empire du Bien est à beaucoup d'égards l'empire du Mensonge) mais surtout déplacer la volonté de croire vers un autre régime qui capitaliserait, comme hélas capitalisait jadis l'URSS, toutes les vertus et offrirait l'indispensable contraste qui manque aujourd'hui pour accuser les vices du régime en vigueur. 7- Ne surtout pas se faire l'avocat du diable, mais opposer au régime vengeur sa complicité philosophique et pratique avec ses prétendus ennemis.

Je ne récuse pas un instant les vertus de la démocratie et du libéralisme, je récuse le régime qui par imposture se nomme "démocratie libérale". La démocratie et la liberté individuelle ne seraient pas de vains mots s'ils bénéficiaient chacun d'un régime idoine, parce que, contrairement à ce qu'assure Preve (que j'ai dû mal comprendre), je doute que les vertus qui ont pu émerger dans un contexte historique donné, sous un régime particulier, deviennent des acquis définitif de l'humanité de par je ne sais quelle assimilation au capital génétique des sociétés. Ainsi, je doute que la liberté d'expression puisse longtemps survivre à la disparition de la propriété privée dont elle est issue. Conserver les vertus de chaque régime est l'une des raisons de défendre la pluralité des régimes.

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Re: Absurde repentance

3 Août 2014, 11:28 Message

Cher Pierre-Henri,

Vous dénoncez, à raison, le mimétisme qui sévit singulièrement à notre époque, et le story-telling manipulateur qui préside désormais non seulement à l'emprise de l'idéologie sans alternative qui règne aujourd'hui, mais plus généralement à ce qui fait office de rapport existentiel pour nos contemporains dans le merveilleux monde du faux généralisé.

Ergo : il ne faudrait pas que la dénonciation de la partialité et du regard biaisé des "maîtres" du moment — guillemets de rigueur tant on ne voit partout que des esclaves, le "régime", comme vous le désignez, étant sans visage, étant instrumental — que cette dénonciation, donc, entraîne une réciproque et partant mimétique inobjectivité, et des torsions tout aussi condamnables dans la reprise pensante des événements les plus décisifs de notre histoire — comme des plus ténus (en apparence).

En effet, les contributions de nos amis l'ont assez montré, notamment MM. Rogemi et Chassaing, certains rapprochements de votre précédent message sur ce fil étaient assez stupéfiants, et indéfendables. Vae victis, disions-nous, en effet : en Romains respectueux du justum bellum… Et ne cédons pas au relativisme mélangiste des torchons et serviettes (si l'on ose dire pour Auschwitz et Hiroshima...) au gré des besoins d'une démonstration, voire d'une détestation.

A nouveau je perçois dans votre dernière contribution — mieux maîtrisée mais peut-être moins sincère — quelques éléments de confusion parmi beaucoup de considérations intéressantes.

Que le changement aussi radical d'orientation qui serait nécessaire à la survie même de notre pays, et de l'Europe, suppose un changement de régime : sans aucun doute, et cette question est ouverte. Que le "système" soit éminemment fallacieux et problématique, que le "régime" qu'il induit ne soit pas "indépassable" ou "inéluctable", comme il veut en convaincre, c'est bien possible. Qu'il faille rétrocéder loin en amont pour tout reprendre de façon créatrice : sans doute est-ce la tâche considérable, presque inimaginable, qu'il nous faut préparer.

Le discours de la méthode qui y correspond, cela dit, c'est celui du retour à la mesure, contre la démesure de l'hyper puissance en route vers de nouvelles confrontations globales, du retour aussi de la raison non pas raisonnante, voire ratiocinante, mais bel et bien pensante.

On l'a dit et redit, ces questions sont délicates comme jamais, et nous devons nous armer d'autant plus de rigueur et de quête sincère du sens que le trouble de l'époque et l'effondrement qui nous menace très directement, et peut-être rapidement, pousse à toutes les exaspérations mortifères.

Il y aurait lieu, à mon sens, de reconsidérer vos réflexions à l'aune d'une approche beaucoup moins réactive d'une part, et d'autre part débarrassée à certains égards de l'influence d'auteurs peu pertinents, qui ne témoignent que de l'échec intellectuel, politique et historique de qui a cédé de façon déjà modernante au subjectivisme et à la confusion mythomanique — en croyant ressusciter les mythes....

***

P.S. si "les Juifs" se sont fait les "principaux procureurs" de l'Europe — ce qui est mal dit, car l'Europe est à elle-même son pire procureur ; il s'agit, là encore, tout d'abord d'une maladie auto-immune —, il faut bien reconnaître a minima qu'il y a bel et bien eu un crime spécifique (pour rester dans le registre judiciaire, et ne pas dire une abomination), qu'ils avaient quelque droit à dénoncer... Qu'il y en ait eu par la suite une exploitation de fil en aiguille excessive et finalement politique, cherchant à induire une culpabilité ontologique des nations et de la culture européenne, et partant une repentance infinie, extrapolée sans limite, au service d'intérêts finalement éloignés de la "cause première", c'est à regarder aussi — toujours comme hybris.

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Re: Absurde repentance

3 Août 2014, 23:33 Message

Qu'être contre c'est être "tout contre", ou le piège infernal de la montée aux extrêmes du cycle mimétique, qui ne s'exerce jamais autant que dans l'opposition réactive…

En voici un exemple éclairant, et, sous un angle un peu particulier, un qui montre en sus combien les mauvaises lectures d'un penseur peuvent l'emporter chez la plupart de ceux qui s'en réclament peu ou prou (ils sont nombreux du côté d'une certaine "nouvelle" école des années 70) — mais aucun penseur n'est responsable de ses mauvais lecteurs, ou pire de ses lecteurs qui prennent le doigt pour la lune (on retrouve ici, caricaturalement, les mêmes).

« Nietzsche a chanté d'une voix brisé son hymne à l'"innocence" de l'être circulaire et du devenir ["l'Éternel Retour du Même"] — mais sur le terrain d'une "expérience" chrétienne. Zarathoustra est à tout point de vue un évangile antichrétien, dans le style comme dans le contenu. Bien loin d'être authentiquement païen, le nouveau paganisme de Nietzsche est, tout comme celui de D.H. Lawrence, essentiellement chrétien, parce qu'il est antichrétien. En dépit de sa critique de la conception traditionnelle, humaniste, de la culture grecque, il incarne moins l'Antiquité classique que Winckelmann et Goethe. Trop profondément marqué par une conscience chrétienne, il était incapable de suspendre l'"inversion des valeurs" que le christianisme avait pratiqué à l'encontre du paganisme. Bien qu'il pense en effet reconduire l'homme contemporain aux critères antiques du paganisme classique, il était tellement chrétien et moderne que seule une question le préoccupait : la pensée de l'avenir et la volonté de le créer. »

Histoire et Salut, Annexe II (l'ensemble de ce texte d'appoint est remarquable), Karl Löwith

Entretien entre Zarathoustra et le dernier Pape :
«Tu es plus vieux que tu ne le penses, avec une telle incroyance ! Un quelconque dieu en toi t'a converti à ton athéisme (…) auprès de toi, bien que tu te veuilles le plus athée des athées, je sens une odeur céleste de sanctification et de Salut, issue d'une ancienne bénédiction : cela me fait du bien et du mal »

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Re: Absurde repentance

11 Novembre 2014, 21:10 Message

L'empire du Bien ou l'art de se défausser

Les victimes des régimes communistes avaient si bien identifié le communisme au Bien, qu'elles traitaient spontanément leurs bourreaux de fascistes, au lieu de les qualifier proprement de communistes (A. Besançon).

Pareillement, les victimes de nos régimes attribuent le mal-être contemporain soit à l'ultra-libéralisme, soit au nazisme, deux anti-modèles qui définissent respectivement la droite et l'extrème droite. Inutile de préciser que les vrais libéraux et les vrais nazis peinent à trouver dans la réalité la trace de leurs méfaits et à comprendre comment ils peuvent se retrouver dans le même sac. Le régime lui ne se pose pas la question : il tient au fond du sac son ennemi et au-dessus son adversaire. Grâce à l'extrème droite, il est convaincu de faire le Bien, grâce à la droite, il sait garder mesure, être généreux sans sacrifier l'efficacité.

Et l'opinion occidentale se laisse prendre au subterfuge avec la même candeur que l'homo sovieticus.

***

L'empire du Bien et son échelle

Certains auteurs rappellent que le nazisme commit ses crimes à l'aune d'une sorte d'éthique "héroïque" et "naturelle" issue des tranchées, en vue d'un bien final : "le Reich germanique sera une bénédiction pour la terre entière", s'écrie Himmler. Sans doute, mais au mépris revendiqué de la morale, assimilée à une "faiblesse nerveuse". Mépris revendiqué de la morale, conscience du mal qui poussent l'Etat nazi, comme le criminel, à faire soigneusement disparaître les traces de ses crimes. La solution finale s'entoure de secrets.

Il y a peu Finkielkraut rappelait radiophoniquement que les dissidents soviétiques s'accordaient pour dénoncer le déni communiste du péché originel. Besançon confirme : "le communisme est plus pervers que le nazisme parce qu'il ne demande pas à l'homme de faire consciemment le pas moral du criminel et qu'il se sert de l'esprit de justice et de bonté qui est répandu dans toute la terre pour répandre dans toute la terre le mal. Chaque expérience communiste est recommencée dans l'innocence." Néanmoins, le communisme répudie la morale commune sous l'appélatif de morale bourgeoise. Il lui substitue une autre morale (celle qui assimile la propriété au vol, la loyauté au vice, la délation à la vertu, etc.) ou la subordonne à une fin (pas d'omelette sans casser des oeufs) au nom desquelles il légalise le vol, le ressentiment, l'assassinat, et, en Asie, endoctrine jusqu'au fond des camps.

L'Occident franchit une étape supplémentaire dans le déni du mal. Seul l'Occident adopte une posture morale (de cette morale commune et davantage encore évangélique) quand bien même il commet un crime. Truman dans le jargon bureaucratique justifie la bombe A : la bombe qui épargne des "vies civiles". La revue L'Histoire titre "Fallait-il bombarder Hiroshima ?" E. Kant se laisserait abuser par tant de scrupules.

Cependant, d'aucuns noterons que monter l'échelle de l'hypocrisie conduit à descendre les échelons de la violence. L'hommage du vice à la vertu est-il donc la plus sûre devise de la politique ?

***

A quand la Nouvelle gauche ?

Elle se fait encore attendre. Même chaussé de ses nouvelles lunettes, A. Finkielkraut, le nouveau champion de la droite, souffre du mal d'une génération persuadée qu'il suffit de perdre une illusion, le marxisme, pour être vacciné contre toutes les illusions. "Ceux qui nous enviaient de vivre sous un régime représentatif ont dissipé l'allergie pour cette modalité de l'existence à plusieurs..." se souvient Finkielkraut. "Ceux qui nous enviaient..." Aveux très girardien de la fatuité d'une génération soit disant repentante. Le fait capital et stupéfiant qui ne semble pourtant pas avoir retenu l'attention, parce qu'il jette sur la démocratie libérale une lumière trouble et donc insupportable à cette génération décidément avide d'illusions rassurantes, quelque soit le sens de sa veste, est que les dissidents qui ont connu le bal nocturne des paniers à salade, l'arrestation, les cellules, les trains, les camps, la propagande, les procès se sont souvent montrés réservés à l'endroit du monde libre dont les sex shop seraient les miradors, où l'on pourrait tout dire parce que personne n'écouterait...

La gauche tire gloire de ses auto-critiques pour deux bonnes raisons : elles démontrent sa vitalité intellectuelle et sa capacité à tirer des leçons de l'histoire. Malheureusement, elle déduit de ses erreurs passées la justesse de ses vues présentes, voire, plus pernicieux, elle minimise la gravité de ses erreurs présentes en comptant sur son prochain revirement pour les rectifier, au lieu de déduire de la fréquence de ses auto-critiques qu'elle s'est beaucoup trompée et d'en conclure prudemment que tant d'erreurs laissent préjuger qu'une tare congénitale la porte à se tromper.

De plus, la gauche est incapable de se demander si la droite parfois ne dit pas vrai quand la gauche se trompe. Cela pour une raison d'autant plus déterminante qu'elle est obscure : l'enfermement de la gauche en elle-même. Pour ne pas perdre les avantages matériels et moraux d'appartenir à la gauche, cette "patrie" ombrageuse, aucune compromission n'est de trop. Penser que la gauche se trompe pour de bonnes raisons quand la droite dit vrai pour de mauvaises raisons conduit vite à accabler la droite pour ses mauvaises raisons et excuser les erreurs de la gauche.

Une page de "L'identité malheureuse" est révélatrice. Au motif qu'un an après, Hitler identifiait les responsables de la défaite - "des marins appellent à la révolution, quelques jeunes Juifs étaient leurs chefs" -, l'intraitable Finkielkraut ne se laisse pas toucher par "Les diverses familles spirituelles", produit d'un "revirement tardif". Comprendre : trop tard, M. Barrès, en 1917, le virus antisémite a déjà franchi le Rhin, Hitler est contaminé, le parti antidreyfusard doit donc répondre de la Shoah. Aussi grossier soit le raccourci, l'injonction est légitime : bien sûr, le parti antidreyfusard doit répondre. Justement, Barrès a répondu par avance. Daudet aussi. Bainville, bien sûr, que le parti dreyfusard aux manettes aurait bien fait d'écouter. Boutang a donné une interprétation philosémite de l'antidreyfusisme. Maurras, antisémite entêté, a répondu que l'antisémitisme d'Etat n'est pas l'antisémitisme de peau et qu'intégrer le judaïsme dans une matrie juive au sein de la patrie française est préférable à l'assimilationnisme républicain. Même Drumont n'annonce en rien Hitler : Péguy assure que seule la Libre Parole traita Lazare en ennemi mais "selon sa mesure, sa grandeur, sa dignité". Enfin, la défaite et la mort que le tragique XXe siècle a réservé à ceux et cela que défendit l'antidreyfusisme est, peut-être, la réponse essentielle. Mais aucune de ces réponses n'intéresse l'homme de gauche. Il en va de son identité : il lui faut haïr la droite, aveuglément.

Cette haine aveugle empêche le parti dreyfusard de faire bon usage de sa victoire. Si, en 1917, Barrès était coupable d'un "revirement tardif", un siècle plus tard, le parti des belles âmes n'est toujours pas capable d'écorner son mythe. Il est stupéfiant que l'année 1917 n'inspire rien d'autre à Finkielkraut. Pourtant, en 1917, l'union sacrée apparemment ne concernait pas la fine fleur du parti dreyfusard : la franc-maçonnerie qui continuait à inventer des complots à dormir debout pour diffamer l'Eglise catholique refusait l'offre de paix séparée de la monarchie trop catholique des Habsbourg. Surtout l'année 1917 marquait le début de la plus effrayante persécution antichrétienne de l'Histoire, en Russie, en Espagne, au Mexique... Trou de mémoire qui évite de se demander si les persécutions anticatholiques de la France dreyfusarde ne sont pas un sinistre préambule et si l'Histoire du communisme n'engage pas directement la responsabilité du parti dreyfusard, comprendre (après les Kriegel, les Courtois...) la responsabilité collective des juifs et du parti intellectuel. Enfin, que pèsent dans l'arrivée d'Hitler au pouvoir l'arrière-garde défaite des antidreyfusards comparée aux traités de paix calamiteux, à la crise de 1929 et, surtout, à l'irrésistible idéologie millénariste de la modernité ? Finkielkraut sait pourtant qu'Elie Halévy, en 1937, rangeait le national-socialisme dans le chapitre consacré au socialisme. Il sait pourtant que Péguy et Lazare ont reconnu deux dreyfusismes et que le vainqueur de l'Affaire ne fut pas la mystique républicaine, l'ordre de l'esprit, la laïcité selon Pascal, bref le premier dreyfusisme, mais la religion de l'Argent, la démagogie, bref le second dreyfusisme, où plonge les racines maudites de notre époque. Il est même possible, lui qui ne manque pas de célébrer sans réserve l'avènement de l'humanité à "l'âge adulte", qu'il ait noté, dans l'actualité éditoriale, "La naissance du sous-homme au siècle des Lumières" de Xavier Martin. Mais, Finkielkraut est de gauche : les experts de l'auto-critique n'aiment pas les critiques. Résultat, il chérit les causes dont il déplore les conséquences et ne prend pas sur son compte l'ironie de Péguy qu'il aime pourtant citer : "les socialistes anti chrétiens, anti catholiques flétrissent sous les noms de capitalisme et de bourgeoisie, ce qu'ils chérissent sous le nom de modernité."

Pourquoi cette ambiguïté ? Dire qu'il y a des eaux troubles dans le delta du dreyfusisme revient dans le régime d'omerta qui prévaut à gauche à ressérer les liens. Que la droite n'en profite pas pour la ramener ! Auto-critique toujours, critique jamais. Finkielkraut ne quitte donc pas l'entre-soi : contre l'immanentisme de la gauche de marché, il appelle le corps enseignant, bref le parti intellectuel, à rétablir la gauche républicaine. Qui peut croire que l'éducation nationale soit la troupe la plus indiquée pour restaurer ce qu'elle a détruit, que les individus et les communautés en plein essor se sabordent soudain au nom de l'universalité française, que l'universalisme d'hier puisse soudain séduire une époque qui n'a pas fini de goûter les promesses du marché, et, surtout, que l'universalisme d'hier puisse ressusciter indépendamment du contexte qui le déterminait ? Finkielkraut ne tire pas les conséquences du souvenir émerveillé de sa jeunesse : si, enfant, il s'ennivrait d'universel sans souci de la France, c'est - il en fait l'aveu - que l'universel se transmettait, comme une vieille vigne, par la naissance, par la nation, sur lesquels d'autres que le fils prodigue veillaient - mais de ceux-là, la droite, il ne dit mot. Pourtant, l'un d'entre-eux, A. de Benoist, se plaît à résumer d'une formule le miracle que regrette Finkielkraut, le miracle que les premières pages du Grand Meaulnes dépeint : "l'universel, le local sans les murs." D'ailleurs, il est frappant que dans un livre consacré à l'identité malheureuse de la France pas une ligne, sauf erreur, ne soit consacrée à la disparition corps et âme des provinces. Peut-être parce qu'autrement, il aurait été difficile de ne pas évoquer Le Félibrige au risque de croiser l'ombre de Maurras.

La nouvelle gauche, cette gauche qui aurait renoncé à incarner le Bien, découvrira peut-être, mais trop tard, les leçons que la droite lui réservait. Si la France n'était pas un plébiscite de tous les jours, les Français ne seraient pas tentés de trier l'Histoire pour en purger les méchants, qui sont aussi français que les bons et, autant que les bons, convaincus de faire le bien. "L'existence à plusieurs" ne serait pas un vain mot. Comme il est sage de s'en remettre humblement au sang qui n'exclut personne. Comme les philosémites de comptoir feraient bien de s'approprier la sagesse d'Israël : le judaïsme valorise les discussions et les divergences doctrinales parce que l'appartenance au "Peuple élu" prime sur toute conception théologique, lit-on sur wikipedia.

Autre leçon. Le libéralisme des modernes projette sur le passé de l'Europe sa téléologie : la prodigieuse efflorescence européenne qui éblouit les conservateurs, indissociable du climat de liberté propre à l'Europe, est interprétée dans une logique progressiste comme le travail de la liberté moderne dans les ténèbres de la tradition. Sous ce jour, les purs progressistes ont beau jeu de moquer les conservateurs : ce passé, vous l'aimez en ce qu'il est gros du présent, ne me reprochez donc pas de lui préférer le présent ! triomphait Melanchon un samedi qu'il mit Tillinac au tapis devant un Finkielkraut sans doute désolé mais désemparé. Premièrement, il y a une dialectique qui semble échapper aux conservateurs : si la liberté d'hier a tant de charme, c'est qu'elle s'oppose à son contraire, disons à l'ordre intangible. Finkielkraut est inconséquent de se réjouir de la défaite des calotins alors qu'il regrette l'école des Hussards : l'école de la mystique républicaine fut belle tant que, grâce à la guerre qu'elle menait contre l'Eglise, elle s'épaula sur la mystique catholique et monarchique. Si la liberté libérale lui fait horreur, c'est que livrée à elle-même, elle s'est dénaturée. Le présent tout nu de Mélanchon n'est pas donc pas l'accomplissement d'un long progrès de la liberté, mais le résultat d'une rupture catastrophique de l'ancienne dialectique. Deuxièmement, donc, la liberté des anciens est aimable pour ce qu'elle était, une anthropologie optimiste et amplificatrice, qui dégageait l'homme de la petite machine égoïste à laquelle le réduit la liberté des modernes fut-elle une plaie, l'effet du ressentiment selon Hobbes, ou une chance, l'effet de l'intérêt bien compris selon Smith.

La gauche à mille fois tort de s'acharner contre la droite. La droite n'est à peu près pour rien, ni en bien ni en mal, dans ce XXe siècle qui n'est pas le sien. Par contre - ce qui est le propre des vaincus -, elle s'est fait une spécialité de critiquer ce XXè siècle. Les quelques intellectuels de gauche qui ont chaussé ces derniers temps de nouvelles lunettes pour réviser le "régime exsangue" qui livre le monde au "processus démocratique" feraient donc bien de surmonter leur répulsion pathologique pour la droite, de mettre un terme à la querelle du dreyfusisme et de l'antidreyfusisme, pour s'intéresser honnêtement aux pièces du procès que la droite a mené en vain et parfois sans doute à tort et à travers contre un siècle, un système, une modernité que la gauche a portés et dont les vices commencent à lui apparaître. Peu importe la couleur du doigt qui pointe la lune. L'important est que le contre-système qui viendra ne soit pas un échec aussitôt advenu.

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L'extrait incriminé du livre de Preve fut rapporté pour deux motifs. D'abord, il figure non dans le chapitre consacré par Preve à la critique de la démocratie libérale, mais dans celui qu'il consacre au passé encombrant du communautarisme car il est sain d'assortir la critique des autres d'une auto-critique sévère. Les contempteurs empressés du totalitarisme feraient bien de procéder pareillement et retirer la paille sinon la poutre qu'ils ont dans l'oeil ! Cela leur permettrait d'entendre les critiques que les dissidents soviétiques leur ont adressé, à commencer par Soljenitsyne.

Ensuite, cet extrait livrait une suite de faits (mêlés d'interprétations discutables), dont un que j'ignorai totalement : le million sept cent mille morts dans des camps de concentration américains et français. Qu'un seul releva le fait (avant visiblement de s'en désintéresser) était prévisible. Mais, que cet entêtement à méconnaître fut ordinaire confirme l'importance du problème : l'organisation social du bruit réglant des champs entiers de l'expérience qui, à première vue, n'ont en commun que de relever de l'anathème ou du régime d'exception ne manque pas d'évoquer une transposition à l'ère communicationnelle de l'immémoriale fondation de l'unité aux dépens d'un bouc émissaire, comme si ces champs d'expérience sans crédit étaient tout indiqués pour contenir l'irrationnalité et le nihilisme qui ronge la société de communication. Car outre les faits qu'un consensus implicite rend inaudibles et condamne à se perdre et rester sans échos, il est des champs de l'expérience qu'un concensus implicite laisse accéder au domaine public pourvu qu'ils soient indémontrables, dépouillés de l'appareil critique qui les rendrait réfutables et donc vérifiables, ou encore, il est des champs entiers de l'expérience dont les faits, bien que rationnellement démontrés, ne peuvent pour autant emporter la conviction, un consensus social convenant implicitement de les priver d'une validation sociale, j'entends du principe d'autorité qui clôt les débats, fut-ce provisoirement, dans le régime communicationnel de droit commun, conçu celui-là pour faire progresser la vérité. Le paranormal, l'archéologie sous marine, les médecines parallèles, etc. sont des sujets d'autant plus traités que chaque fois qu'ils le sont la possibilité d'en avérer les faits s'éloigne davantage. La section que le CNRS consacra, je crois, dans les années 70 à la parapsychologie fit long feu. Grand dommage : cette institutionnalisation participait d'une sorte d'écologie intellectuelle. En rendant à la raison commune un champ d'expérience désigné a priori pour endosser l'irrationalité et le nihilisme de la société, cette institutionnalisation de la parapsychologie aurait pu ouvrir la brèche fatale au système communicationnel du bouc émissaire et restaurer les conditions d'un dialogue politique salubre.

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L'immaturité des supposés repentis

La France n'est pas repentante : il faudrait, pour qu'elle soit blessée dans son honneur, qu'elle en ait conservé. Mais elle a perdu son honneur. Une certaine France est plutôt contente d'elle-même, celle qui, en 62, se fichait du drame algérien, celle qui, en 68, était très fière de son slogan, CRS = SS ! Une autre France se sent médiocre et complexée. Médiocre, elle confond avantageusement sa veulerie avec l'humilité. Complexée, elle ravale son orgueil pour être dans le coup.

La France n'est pas repentante : une nation digne n'accepte pas avec empressement les facilités de l'indignité. Ainsi, la légende noire de Vichy est une forme de "coupable mais pas responsable" qui ne signifie rien. Le crime est reconnu si grave et général qu'il donne le droit aux héritiers de refuser l'héritage, de ne répondre de rien, et de se lancer sans regret dans la modernité hors sol. L'histoire de Vichy est équivoque : à la fois sacrificielle et traîtresse, noble et mesquine. Assumer cette équivoque, ne pas expulser Vichy de l'Histoire de France, comme si elle n'en occupait pas le centre géographique, est la seule manière d'être coupable sans déchoir, d'être une nation adulte.

Qu'avec les années, le poids des fautes grandit sans pour autant effacer l'innocence enlève le goût de rire mais accroît la foi des hommes inconsolables. Adultes, les Français comprendraient que le péché détrône la nature comme la grâce la couronne, sans l'abolir. Immature, ils déclarent que la France, en raison de son démérite, n'existe plus, mais, par confort, en maintiennent artificiellement l'existence via toutes sortes de mythes creux. La pénitence est inséparable de la tristesse d'avoir offensé et de la joie de reconnaître l'Offensé : sans tristesse et sans joie, il n'y a pas de pénitence réelle.

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La duplicité des supposés repentis

Monseigneur Gaillot et l'abbé Pierre sont peut-être deux figures de la repentance européenne, ils ne sont pas moins pour les cathos ce que James Dean put être pour les ados : deux modèles de représentation au travers desquels ils se sentent valorisés. En particulier, ils sont deux nefs grâce auxquelles les cathos traversent le Déluge comme si de rien n'était.

Gaillot incarne le relativisme béat. Tout aurait toujours changé, tout se vaudrait. Le prélat branché n'est-il pas l'hommage émouvant de la tradition à la rupture, la preuve touchante que l'époque s'inscrit sans hiatus dans la suite des siècles, que Kouchner, l'Etat et les Droits de l'Homme sont la moderne parousie de J-C, l'Eglise et le christianisme ?

L'abbé Pierre incarne le moralisme aveugle. Que le remplaciste le plus actif incarne la France éternelle des bérets et des soutanes entretient les cathos dans une heureuse schizophrénie. La France ferait le bien sans qu'il ne lui en coûte rien et plongerait dans la mondialisation sans rien perdre de son folklore. Pernot occupe la même fonction sur TF1.

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Culpabilité et identité

La culpabilisation des sociétés européennes n'empêche pas que les occidentaux affirment leur identité propre en s'identifiant à des représentations collectives valorisantes. La repentance n'est pas anti identitaire. Le système de culpabilisation ménage le besoin irrépressible qu'on les individus d'être confortés par mimétisme : les culpabilisateurs les encouragent à se tatouer les mollets, à soutenir leur équipe nationale, à porter une rolex ou un sarouel. Seulement, le système culpabilisateur limite strictement le champ d'identification possible à ces modèles stupides.

Nous avons donc affaire à des sociétés appauvries et défigurées mais qui n'en restent pas moins soudées et sûres d'elles-mêmes. La solution ne consiste donc pas, comme on peut l'entendre si souvent, à galvaniser les Gaulois : Vous êtes les meilleures ! Cela, ils le savent que trop : et un et deux et trois zéro ! Mais à les amener réellement à repentance, parce que le saint est inconsolable, parce que la joie véritable se mêle de peine, parce que l'âge adulte porte au sérieux.

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Le racisme des repentis

Le XVIIIe siècle a reporté sur la société la culpabilité attribuée jadis au genre humain et donc à tout un chacun, qu'il soit blanc ou pas. Ce transfert s'est assorti d'une restriction : à l'homme blanc le fardeau, le reste de l'humanité étant innocenté. Ce n'est pas là l'expression généreuse de la belle âme occidentale. Le souvenir du péché originel a survécu au XVIIIè siècle : la culpabilité demeure le propre de l'homme. Pas plus qu'il ne rit, l'animal ne faute assurent les tenants du propre de l'homme. Xavier Martin, l'auteur de "Naissance du sous-homme au siècle des Lumières", se risque ainsi à comparer le sentiment de compassion qui inspire les sociétés protectrices des animaux et celui qui animait les ligues abolitionnistes des Lumières. La société innocente et victime par nature, celle du bon sauvage, circonscrit donc une sous humanité qui sommeille à côté de l'Histoire, tandis que l'humanité véritable est convoquée pour la révolution qui abattra l'obscurantisme.

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La mémoire sélective des repentis

L'Histoire du conflit en Ukraine porte la marque de l'amnésie : l'oubli du communisme. Les discussions roulent tranquillement entre les partisans de l'empire géographique russe et de l'empire hors-sol occidental sans égard pour l'Ukraine, sans le moindre égard pour les 5 ou 7 millions de morts (selon l'estimation commune, écrit A. Besançon), victimes du génocide destiné à "étendre et parfaire le contrôle communiste en anéantissant la force de résistance qu'était le sentiment national, ou simplement l'existence de la nation ukrainienne - poursuit Besançon." Si B-H Levy a volé au chevet de l'Ukraine (au risque de paraître sous un portrait de Bandera) en souvenir d'un autre génocide, alors, à ce titre, il mérite mieux que les habituelles railleries.

La satisfaction évidente avec laquelle l'Europe saisit l'occasion de relancer la guerre froide sous patronage américain peut s'expliquer : l'Europe dénazifiée a pris son parti d'une certaine repentance, celle censée la tenir le plus loin possible du Mal hitlérien. Elle n'a visiblement pas l'envie de perturber son triste confort en ajoutant une faute nouvelle à celle qu'elle se complait à fustiger. Aussi, la Russie doit surtout être tenue à l'écart, le plus loin possible : serait-elle pleinement européenne, l'Europe serait condamnée à un nouvel examen de conscience encore plus douloureux que le premier, car le mal communiste ne se circonscrit pas aussi aisément que le mal nazi.

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Qui es-Tu Israël ?

Finkielkraut a évoqué un point capital : les mêmes qui ne trouvent rien de troublant à entendre Levinas identifier les Juifs aux bienfaits de la technique (Heidegger, Gagarine et nous) se scandalisent quand Heidegger les identifie à ses méfaits. Avant de passer la pensée européenne au peigne fin du philosémitisme, il conviendrait d'approfondir l'interprétation de l'Election et d'en rendre publiques les conclusions, car quelque chose me dit qu'un même biais pousse Levinas à gratifier les Juifs de toutes les bénédictions et d'autres à les accuser de tout le mal sur Terre. Besançon s'y efforce en distinguant soigneusement l'élection naturelle (qu'Hitler, traitant les Juifs d'êtres contre-nature, leur disputa au bénéfice des Germains) et l'élection surnaturelle. L'humanité a grandement besoin d'éclaicir cette question : combien de réponses contient-elle !

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Les postures de la repentance

De quelle mémoire parlent-ils ? Celle de Kriegel dont la souffrance a exacerbé l'équanimité, celle d'Hans Jonas dont la souffrance a inspiré la théologie négative ou celle du système de représentation en vigueur et donc aussi celle des institutions représentatives des juifs de France ?

L'Europe qui souffre non pas de repentance excessive mais de suffisance ferait bien d'engager un vrai repentir. Parce que venons y à cette fameuse repentance, celle qu'exige du souchien le Pouvoir.

Tendons l'oreille du côté des repentis militants. Suivent quelques mots échappés de France Info. Il semble que le philosophe expliquait pourquoi il faut se méfier de l'authenticité. "Par exemple, heu, vous cachez un juif dans vot' cave. Vous allez l' dire à la Gestapo ?" Rien à dire non plus à la 17e chambre : France Info n'interroge que des gens bien, des gens qu'indigne l'injustice. Pourtant, les juifs devraient se sentir insultés d'être, à longueur de repentance, traités de juifs, c'est-à-dire ces choses que les gens bien cachent dans leur cave. Or, cette vulgarité "au quotidien" est tout ce que la société du spectacle oppose au fameux "racisme au quotidien". Autre exemple. Un professeur m'expliquait qu'il traite du mal avec ses élèves. Pour ce, il fallait s'y attendre, il soumet à leur jugement le cas d'un gardien de camp nazi. Quelque chose me dit que les élèves, après avoir été confirmés dans leurs préjugés - l'impersonnalité du mal (Eichmann), l'authentification du mal en un moment de l'Histoire tout à fait révolu (l'Allemagne hitlérienne), l'identification des juifs à la figure édifiante et accusatrice des manuels scolaires - et après ne rien avoir appris du mal bien réel qui loge dans leur coeur - l'envie, la luxure, la paresse, l'ennui, etc. -, s'identifient vaguement aux victimes, se sentent par là même autorisés à pisser sur les tombes, et conservent intacts, sous le boisseau de la repentance, les clichés malveillants (vas-y, fais pas ton juif).

Tournons-nous vers les accusateurs professionnels que l'abjection ne lasse pas. La chronique des affaires ne finira jamais. La liste des antisémites allonge sans cesse. Zemmour la clôt très provisoirement. Il y a peu, entre les deux tours d'une récente élection, une délégation représentative des juifs de France, sans doute nostalgique d'un entre deux tours présidentiel, s'est rendue, avec toute l'autorité que confère la Shoah, intimider les citadins d'une ville coupable de s'inquiéter de se découvrir chaque jour moins reconnaissable. A. Besançon pointe la réprobation, comme devant une profanation, de tout essai de comparaison de la Shoah (dont il ne nie pas l'unicité) avec d'autres éléments de l'Histoire, et ce "roman dont le sens est [lui semble-t-il] qu'il ne peut y avoir de "bon goy" et encore moins de bon chrétien car en grattant un peu on fait jaillir l'antisémite et le pourvoyeur de chambre à gaz qu'il contient en germe."

Et pour quel résultat cette prétendue repentance ? J'ai entendu un journaliste de BFM demander au président du CRIF (sauf erreur) si les manifestants rassemblés à Paris pour soutenir Israël, une fois de plus empétrée dans ses représailles contre les Palestiniens, étaient d'abord israëliens ou français... J'ai croisé le fer avec un collègue qui m'est cher : il s'étranglait de colère contre Israël accusé de faire subir aux Palestiniens ce qu'Hitler lui avait infligé. Aucun antisémitisme dans ce mélangisme : pour cause, ajoutait-il, la droite israëlienne est aux manettes. Selon cet homme de gauche, pénétré de repentance débile, Israël incarne ce dont l'Europe s'est débarrassée : la droite, la guerre, l'homme blanc, etc.

Voilà qui rapproche d'un autre sujet : pour que le rapprochement d'actualité entre la droite européenne et Israël - à plusieurs reprises esquissée (Suez, etc.) - ne soit pas un calcul de circonstance électorale qui achoppera sur la fin de non recevoir des accusateurs professionnels, une repentance véritable doit inspirer les Chauprade et les Marine Le Pen. Pour reprendre la formule hiérarchique de l'englobement du contraire, le sérieux doit contenir la repentance.

Un repentir véritable implique de connaître qui on a blessé et même d'exiger du blessé qu'il livre qui il est. Qui es-tu Israël ? Jamais moins qu'aujourd'hui l'Europe, aussi éloignée que possible du Mal hitlérien, n'est capable de répondre. Le sérieux l'a quittée. Ses journalistes traitent de racistes les juifs qui disent "souffrir dans leur propre chair" du mariage d'une juive israëlienne avec un Palestinien musulman. Les Palestiniens tiennent le bon rôle de la fable journalistique : un mariage par amour, une conversion à l'islam par amour, une belle accueillie grâcieusement dans l'Ouma, et preuve supplémentaire de tolérance, les enfants du couple seront musulmans "comme le veut la tradition musulmane". La dissymétrie de la situation n'effleure personne, pas plus que la différence entre naître juif et naître musulman : quand se donner la peine de naître suffit en islam pour être musulman, une vie ne suffit pas pour devenir juif, il faut l'éternité d'un peuple.

Mais si l'Europe ne comprend plus ce qu'est un peuple, si elle se contente de ne plus être antisémite pour reprocher aussitôt aux juifs d'être un peuple, les juifs y sont pour quelque chose. L'Europe accusée d'un Mal à la fois absolu et absurde, accablée par la pure négativité d'une Shoah sans issue, disparaît faute d'avoir pu oublier ou d'avoir pu se ressaisir en donnant un sens et donc une issue salvatrice à son Histoire. "Il est une tradition dans le judaïsme que la présence juive parmi les nations soit pour celles-ci une bénédiction. Qu'en serait-il si cette présence devenait porteuse d'une malédiction universelle ? (Besançon)".


***

Auschwitz, Hiroshima... Quelle coupable inclination ont les intellectuels de disposer des faits comme de mots de passe, au mieux, comme de concepts, et, après en avoir usé pour leurs spéculations, de se les échanger comme des insultes.

***

Pourquoi déclarez-vous que les bombardements d'Hiroshima et Nagazaki sont des crimes de guerre ? Dans son rapport final, l'Accord de Londres (août 1945) abrogea la convention de La Haye (1907) qui interdisait les bombardements aériens de civils. Depuis, incendier un village au lance-flamme est un crime de guerre, incendier une ville depuis les airs, non. (Vae victis.) Mais vous êtes plus savant que moi ; le Droit, entre temps, aurait-il encore changé ?

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Re: Absurde repentance

12 Novembre 2014, 10:11 Message

Cher Pierre-Henri, il me semble nécessaire de réagir tout d'abord sur la forme de votre contribution. Vous faites le choix de n'intervenir ici que de loin en loin — c'est votre liberté —, mais vous le faites avec des textes très longs, plus ou moins composites comme ici, et peu articulés à un dialogue avec ce lieu ou les gens qui y participent — c'est plus ennuyeux. On pourrait me répondre que je suis mal placé pour ce qui est (parfois) de la longueur ou de l'obscurité à force d'ellipses, mais, bon...

J'avoue n'avoir pas eu le courage de lire attentivement tout votre message ci-dessus, bien que le sujet en soit "sensible", comme on l'a vu. Il y a là de votre part de quoi faire plus d'une réponse dans le cadre d'une discussion sérieuse (et même de plusieurs) ; au lieu de quoi vous donnez l'impression, profitant de la libéralité de l'endroit, de "balancer" de temps à autres votre réflexion, ou vos travaux personnels, sans égard. C'est regrettable.

Au reste je persiste également, et, pour le dire en style soutenu (en paraphrasant X. Martin) : l'obsession judéo-maçonnique, je m'en tape le coquillard.

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Re: Absurde repentance

15 Novembre 2014, 17:00 Message

Mohamed Yahya Ould Ciré : « Esclavage et racisme en Mauritanie »


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Re: Absurde repentance

25 Janvier 2015, 20:02 Message

Situer la prétendue repentance dans le projet étatique de paix universelle

Vers 1517, l'Eglise et le dogme auraient failli, plongeant l'Europe dans la guerre civile. Profitant des guerres de religion, l'Etat détourna à son profit l'espérance du Salut : il substitua au Ciel des idôles changeantes, la Nation, la République, la Science, la Race, la Classe..., et se substitua à l'Eglise pour administrer le Progrès et servir l'office. L'histoire a duré jusqu'en 1944 - 1968. Au delà, certes, elle s'est poursuivie : tiers-mondistes et immigrationnistes recyclent le mythe de la Race et de la Classe, quelques républicains rêvent encore de fabriquer le citoyen, quelques souverainistes croient toujours réussir le coup de bluff que de Gaulle lui-même rata... Mais, entre 1944 et 1968, l'Etat a deviné qu'en sacralisant l'Histoire, il avait replongé l'Europe dans la guerre civile et que, cette fois, il ne pouvait plus accuser l'Eglise. (Encore que.) L'Etat inventa donc deux stratégies.

1/ l'Etat opère une nouvelle mutation de la religion, non plus pour sacraliser l'Histoire dont il serait le messie, mais pour accabler une Histoire qui ne serait pas la sienne. De la sorte, il se lave les mains et culpabilise, non, sidére ses administrés. Il accuse l'Europe, la culture européenne, les peuples européens (cette humanité qui se reproduit comme les bêtes sauvages et acquiert péniblement de la génération précédente le peu de savoir qu'elle transmet à la suivante) de nourrir une Bête immonde. Telle serait leur histoire maudite. Mais, en figeant hors du temps et de l'espace la Bête et sa Victime, en faisant du nazisme une aberration "qui échappe au concept" et se transmet comme la peste (brune), en réduisant les Juifs à la figure hors-sol de l'innocence, l'Etat empêche les coupables de comprendre leur Histoire, d'assumer leur faute, de se repentir et, pardonnés, de sortir rectifiés et mûris de l'Histoire. Enfin, l'Etat (symbolisé par les bombardiers du haut du ciel et par les juges du haut de leur tribunal) se glorifie d'avoir combattu, vaincu, jugé et châtié la Bête et de pouvoir à l'avenir renouveler son oeuvre de justice. Ainsi, donc, les administrés, sidérés par un Mal dont ils ne peuvent se racheter faute de l'avoir vraiment commis et que les victimes ne peuvent pardonner sans perdre leur identité, n'ont plus qu'à remettre leur sort à l'Etat qui sauva du Mal victimes et bourreaux.

2/ L'Etat n'entend plus faire accoucher l'Histoire d'une idôle (la Nation, la Race, la Classe...) qui pourrait lui échapper et se révéler sanguinaire. L'Etat va donc sécréter une société exclusivement fondée sur la peur de la guerre. Pour que la peur de la guerre soit entretenue il faut que l'individu tienne plus que tout à sa vie et que les conditions de la guerre soient maintenues. Le marché total en rapportant tout à l'intérêt égoïste fournit la première condition, l'immigration perpétuelle fournit la seconde.


***

Obsession judéo-maçonnique

Une fréquentation superficielle des productions intellectuelles - que ne contredirait peut-être pas une fréquentation approfondie - donne à penser que la franc-maçonnerie est une de ces impasses communicationnelles qui permettent à la communication en générale de fonctionner en système clos, sans que la vérité, dont elle feint de faire son objet, ne menace son empire. La langue est la flammèche qui réduit en cendre toute une forêt, vitupère l'apôtre.

Le demi secret ou le secret tapageur dont s'entourent les franc-maçons se prêtent à l'usage que la communication fait de la franc-maçonnerie : clôturer un ordre auto-référentiel, comme tel irréfutable. Ainsi, le Grand Orient se targue de dicter les lois de la République - non seulement celles de la IIIè mais encore celles de la Vè - et les journaux à grand tirage relaient complaisamment les rodomontades de la Loge. Or les mêmes journaux et, j'imagine, le Grand Orient sont les premiers à accuser d'obsession judéo-maçonnique ceux qui donnent foi à leurs assertions... Ainsi, l'intellocratie exclut la franc-maçonnerie du champ de l'Histoire académique - des générations d'étudiants, si elles ne lisaient la une des magazines, quitteraient les bancs de la Sorbonne sans même soupçonner l'existence de la franc-maçonnerie. Or, dans le cadre d'une incidente, d'une notice biographique, les intellectuels signalent fréquemment l'appartenance de tel ou tel personnage à la franc-maçonnerie pourvu que la mention paraisse anodine. Autrement dit, la réalité qu'il n'est pas inutile d'évoquer au cas par cas devient un mythe infâme du moment qu'elle fait l'objet d'une monographie. Voilà donc une semi-réalité dont les effets sont niés - plus exactement sont tabous - sans que son existence le soit.

D'ailleurs, puisque la droite d'honneur est muselée par le pays légal, par l'empire de la communication, pourquoi, plutôt que de gémir dans les catacombes, ne profite-t-elle pas d'avoir été mise au secret, pour tirer parti du secret : pour restaurer, dans le secret des loges, avec les mots de la phénoménologie, l'Eglise que les loges ont détruite avec ceux des Lumières ?

***

Des solutions, d'abord

Mes solutions seraient étranges et gâcheraient les analyses qui les précèdent. Est-ce le contenu de mes solutions ou leur présence à l'issue de mes analyses qui est le plus étrange ? Je crains que la seconde hypothèse soit la bonne. Pourtant, que valent, dans un forum politique, les analyses les plus subtiles si elle n'inspirent aucune conclusion ?

Plus encore que l'incapacité de nos contemporains à comprendre ce qui advient, c'est leur incapacité d'imaginer aucune solution aux problèmes qu'ils devinent ou d'imaginer d'autre solution qu'un mal pire que le mal qu'ils devinent - le spectre de la guerre civile - qui explique qu'ils fassent l'autruche, se résignent à faire avec, se contente du "pire des régimes", et, surtout, ne croient plus qu'il fut jadis des hommes d'une autre trempe et qu'il pourrait de nouveau en être ainsi à l'avenir.

Pour convaincre nos contemporains que la médiocrité n'est pas consubstantielle à l'espèce humaine, l'intellectuel ne doit plus compter sur ses lecteurs pour qu'ils déduisent les solutions de ses analyses, il doit s'en charger lui-même, au risque de finir tout nu. Davantage, il doit se tenir aux solutions, car si les solutions contiennent les analyses (comme les axiomes contiennent les déductions), les analyses ne contiennent jamais les solutions.

Subordonner l'Etat à la politique et la politique à la France en instaurant des institutions complémentaires qui ne soient pas la mise en forme politique scellant le triomphe d'un parti sur un autre (les "valeurs républicaines", par exemple, aux dépens de la nation), mais qui soient en concordance avec la nature politique de l'homme ; entreprendre la réémigration tout en refrancisant les Français, en relançant la francophonie politique et économique ; imposer la privatisation de l'islam et l'utiliser comme conservatoire des traditions françaises (inch Allah - ainsi soit-il), voilà des solutions. Ces solutions doivent servir d'axiomes aux analyses des intellectuels et d'espoir aux Français.

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"X a lu Y qui a lu Z qui... donc."

Les intellectuels ont, apparemment, la manie de situer d'abord tout texte qui tombe sous leurs yeux sur l'échiquier idéologique en vue de le comprendre ou pour s'en dispenser. Ce qui suit et précède n'est pas écrit par un intellectuel. Inutile donc qu'ils en cherchent l'abcisse et l'ordonnée.

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De Gaulle ne doit plus être une pièce du piège de la pénitence dans lequel la gauche a fait tomber la droite.

Conséquence d'un calcul politique manqué ou d'une jalousie maladive, de Gaulle s'est retrouvé bien seul : "Je n'aime pas les communistes parce qu'ils sont communistes, je n'aime pas les socialistes parce qu'ils ne sont pas socialistes, et je n'aime pas les miens parce qu'ils aiment trop l'argent." Ne pas aimer les siens ; étrange, non ? Pour cause, ce ne sont pas les siens qui aiment trop l'argent. Le fond dramatique du paradoxe, la citation le passe sous silence : les siens - la droite d'honneur qui n'aime pas l'argent - sont ceux que de Gaulle aima le moins. Au point de s'en débarrasser, parce qu'il voulut être le seul.
Ayant fait le vide autour de lui, effectivement, il se trouva seul au milieu des affairistes. Pour sûr, aucun d'eux ne lui fit de l'ombre. Il eut sans doute les coudées franches. Mais, quand le vent souffla au printemps 68, le chêne esseulé tomba dans le désert français que les communistes, les socialistes et les affairistes piétinèrent pour que rien ne repousse.

La droite d'honneur a tort de seulement vitupérer son bourreau : elle laisse croire que de Gaulle n'est pas l'un des siens. Il lui faut clamer en toute occasion le contraire : aussi radicales et tragiques furent les conséquences des rivalités machiavéliques et des différents historiques qui opposèrent de Gaulle à sa famille spirituelle, reste l'amour commun du pays réel qui politiquement l'emporte sur tout. En tenant ce discours, la droite d'honneur trouverait un moyen d'enrayer la récupération générale du grand homme par tous ceux qu'il méprisait et de retirer à son profit la légitimité politique qui lui fait cruellement défaut.

L'homme d'honneur devrait s'adresser comme suit aux marchands du Temple. "Cosmopolites de tous poils, cessez d'invoquer la mémoire de De gaulle : il est des nôtres, il vous exècre, laissez-nous en parler. S'il fut notre bourreau, c'est à la suite d'une querelle de famille, dont il fût l'enfant terrible et la calamité. Mais il fut aussi le dernier des nôtres à exercer le pouvoir. Or, il ne semble pas que la France ait gardé un mauvais souvenir de la droite maurassienne au sommet de l'Etat... Elle peut donc se tourner sans crainte vers une famille si injustement décriée par la faute d'une querelle fatale et d'un enfant terrible."

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L'ère post-hitlérienne

Cher Didier Bourjon, c'est incidemment que vous concédez que la mémoire de la Shoah souffre quelques dévoiements. A cela deux observations. La première. Quand A. Besançon décrit ces dévoiements, il n'abandonne rien à quelque contradicteur ; il rend compte d'une vérité sans rien concéder. La seconde. Si l'on entend Ulrich Beck ou Ken Livingstone cités par Finkielkraut, les conséquences de ces dévoiements sont de la première importance. Le premier : "Si nous voulons exhumer la conscience originelle du cosmopolitisme au fondement du projet européen, la mémoire collective de l'Holocauste en constitue l'archive la plus évidente." Le second : "Je suis déterminé à protéger les musulmans de Londres contre de telles restrictions [l'interdition du voile islamique à l'école] qui sont un pas vers une forme d'intolérance religieuse que l'Europe, témoin de l'Holocauste, avait juré de ne pas répéter. [...] Les Français auraient-ils oublié ce qu'il advint en 1940 quand on commença à stigmatiser les Juifs ?"

Le temps qui passe n'émousse pas la mémoire, observe Finkielkraut. Zemmour ajoute : après guerre, sur la lancée des siècles, les nations européennes donnèrent le change ; un de Gaulle put faire croire que le train de l'Histoire avait encore une locomotive jusqu'à ce que 68 livre le verdict de Finkielkraut : "le temps brise la continuité historique et nous introduit, peu à peu, dans l'ère post-hitlérienne". L'ère-post hitlérienne est celle du passé pur : l'histoire depuis ne fait que bégayer, comme écrit Télérama. Notre monde, dirait Gauchet, est la copie du temps originel où la démocratie libérale occidentale découvrit le Mal qu'elle avait terrassé.

L'ère post-hitlérienne est celle de l'hébétude. La servitude volontaire de l'opinion publique européenne, toujours prête à reprendre sans réserve ni délai le moindre mot d'ordre en provenance du Pouvoir, est l'aspect le plus frappant de l'ère post-hitlérienne qui, par un retour aux mentalité des sociétés sans Etat, garantit l'obéissance par la dépossession et non par l'imposition. Dans cet univers, expliquer exclut de passer du côté de ce qui est expliqué, expliquer c'est poser dans l'acte de pensée la séparation du principe de ce vous pensez. "Parce qu'il ne se laisse pas saisir par le concept, l'évènement échappe aussi à l'oubli." Le refus de comprendre au sens moderne du terme, par appropriation, par identification, situe la Shoah dans une altérité absolue qui fonde l'ordre politique de la pensée post-hitlérienne par dépossession.

L'ère post-hitlérienne est celle du pure formalisme. La Shoah porterait une accusation absolue de l'intériorité. "Conçue comme l'antithèse de l'Europe qui a enfanté la catastrophe, [l'UE] doit veiller à remplacer l'intériorité par les procédures. Car qui dit "intérieur", dit aussitôt "extérieur". Qui dit "nous", dit "eux". Qui cultive la chaleur du dedans institue par là même un dehors inquiétant et hostile."

Ces trois interprétations de la Shoah dessinent ce que beaucoup appellent la religion civique de la Shoah sans jamais plus d'explication. En effet, on reconnait les trois orientations fondamentales de l'option religieuse. Le mythe discrédite la raison, le passé le présent, l'Autre l'identité, parce que la Shoah est déclarée incompréhensible, insoluble dans l'Histoire et étrangère à l'Europe. Cette extériorité absolue ronge d'elle même l'intériorité rationnelle qui est la cohérence, l'intériorité gnostique qui est connaissance, l'intériorité vivante qui ordonne la volonté à l'esprit, l'intériorité collective qui est la nation

La Shoah n'est pas un crime de l'intériorité, il est un crime de la modernité qui regrette l'intériorité et qui enfermée dans l'objectivité naïve la confond avec l'identité d'une collection. Finkielkraut vient de lire "Crime et utopie : nouvelle enquête sur le nazisme". Cette lecture annonce peut-être que l'ère post-hitlérienne prend fin. Il ne s'agit pas d'oublier : l'oubli parachève le travail létal de l'extériorité. Homo festivus est le produit de l'oubli. Il s'agit d'intérioriser la Shoah : contre les gardiens sourcilleux du culte, lui rendre sa raison (sa place dans la modernité), son histoire (l'enchaînement fatal des faits), son lieu (les nations européennes).

***

Intérioriser la Shoah

Qui dit "nous", dit "eux" avertissent les cosmopolites de marché. D'abord, cette opposition n'a rien de suspecte. Elle est une condition du dialogue : pour faire l'expérience du décentrement, encore faut-il avoir un centre. Ensuite, dans le cas qui nous intéresse, l'opposition entre "nous", les Européens, et "eux", les Juifs, est très largement construite après coup. Si l'on sort du pré carré européen, cette opposition s'évanouit. Dans son "Discours sur le colonialisme", Aimé Césaire exprime sans détours, sans besoin de convoquer les Khazars, le jugement de quatre continents : "Ce que le bourgeois humaniste du XXè siècle ne pardonne pas à Hitler n'est pas le crime en soi, le crime contre l'homme : c'est le crime contre l'homme blanc, son humiliation [...]." La sortie récente d'un édile au sujet des Tziganes (dont Hitler, selon lui, n'aurait pas suffisamment réduit le nombre) justifie le cynisme de Césaire. Le géostratège qui enrôle Israël et l'Europe sous la même bannière occidentale ne semble pas davantage croire dans le mythe de l'Altérité. La solidarité d'état renchérit sur cette pente oecuménique : les intellectuels qui entretiennent le souvenir de la Shoah ne manquent jamais de souligner combien l'extermination des Juifs a décimé les milieux intellectuels. L'hommage de l'intelligentsia européenne à sa forte composante juive est toujours l'occasion de rappeler combien les Juifs furent au coeur de la culture européenne. Le théologien remarque que "la religion du désert" au centre duquel s'élèvait un buisson ardent prospéra dans l'Europe forestière médiévale et se dessécha dans les dunes de Médine. Par conséquent, le discours sur la Shoah comporte une première contradiction : ceux qui accusent le fossé entre "nous" et "eux" pour attribuer la faute aux premiers et l'innocence aux seconds sont ceux-là même qui visiblement se sentent très proches de cet "Autre" blanc, instruit, cultivé, tellement européen.

"L'Europe témoin de l'Holocauste"? Toute une imagerie aime représenter le Blanc jouissant au spectacle de la souffrance qu'il cause chez les autres : le colon assis sur la chaise sous laquelle ploient les porteurs noirs. Le Blanc ne connaitrait ni la faim ni le fer dans la chair ni aucun des malheurs dont il aurait accablé le reste de l'humanité. L'amnésie européenne ne porte pas seulement sur le communisme, comme le pense Besançon, elle porte sur l'ensemble des tragédies qui l'ont frappées. Si la Shoah occupe tellement les esprits, c'est qu'elle est interprétée comme une tragédie extérieure à l'Europe, un crime que l'Europe aurait commis contre d'autres ; si le communisme est oublié, c'est qu'il est impossible d'en expulser les victimes dans un ailleurs factice. L'historien qui, dans mille ans, aura peut-être oublié l'enchaînement des évènements, tendra à confondre dans une seule les deux catastrophes, celle qui vida violemment l'Europe centrale et orientale de ses peuplements allemands et germanophones et celle qui, à la même époque, anéantit les populations juives qui bien souvent étaient également germanophones. Peut-être même sera-t-il frappé d'observer d'autres disparitions, presque concommitentes (que vaudra l'espace de quelques décennies dans mille ans ?) : celles des langues et des us régionaux, celles des nations, celle des paysans (aspirés par les villes mais également exterminés en Vendée ou en Ukraine), celle de l'Eglise, celle des Blancs... Ashkénaze, Allemagne, Eglise, paysannerie, langues... Toutes oeuvres détruites qui germèrent dans le secret immémoriale de l'intériorité européenne.

A qui profite l'amnésie ? Si la chaleureuse intériorité européenne a été détruite de l'intérieure, sans l'assaut de quelque armée formidable (péril jaune, et autres fantasmes), c'est peut-être qu'une extériorité glacée s'y était introduite. L'accusation se renverse : la communauté décriée est la victime d'un mal : l'extériorité indifférente, la Lumière morte de la Modernité. Accusation insupportable à l'Europe des Lumières de l'Extériorité, d'où le déni entêté de la vérité qui pousse à transformer la victime européenne des Lumières blafardes en monstre, en bourreau de l'Autre à l'extérieur (les Jaunes, les Noirs), mais surtout, pour que la frontière soit bien étanche, de l'Autre à l'intérieur (les Juifs). Ainsi, ce n'est plus l'Allemagne (sans même restreindre la responsabilité au parti nazi allemand) qui a commis le génocide, mais "l'Europe qui a enfanté la catastrophe". Le sort très variable des Juifs selon qu'ils ont bénéficié ou non de la protection de leur Etat national ne doit surtout pas être souligné : cela risquerait de réintroduire l'Autre au sein des communautés nationales et de leurs histoires.

"L'UE, antithèse de l'Europe qui a enfanté la catastrophe" ? La condamnation de l'intériorité accompagne l'objectivation de l'intériorité, l'expulsion de la communauté affective dans l'extériorité : elle a projeté la communauté dans l'avenir de l'utopie, elle a confondu la communauté et la collection homogène. L'eugénisme de la "Grande Révolution", celui de la sociale-démocratie suédoise, les rêves exterminationnistes qui remplissent la littérature SF prouvent que la Shoah est un produit de la modernité. L'UE n'est donc pas l'antithèse de l'Europe qui a enfanté la catastrophe. La Shoah est une tentative non pas de restaurer l'intériorité perdue (la communauté politique) mais l'homogénéité, à savoir la seule unité possible dans une société atomisée. Si l'UE prend le contre-pied d'Hitler en exaltant l'hétérogénéité, elle partage son objectivité naïve, bref sa modernité. L'individu faisait horreur à Hitler tant qu'il n'était pas assemblé en collections homogènes. L'UE prend l'individu tel quel pour en faire un consommateur homogène. L'un et l'autre ne connaissent que des individus - il faut le purifier pour l'un, il faut le métisser pour l'autre - et, en son nom, commettent le même type de crimes utopiques : au nom des droits de l'homme et de l'économie, qu'a-t-elle entrepris l'UE sinon un génocide inédit encore plus sophistiqué, encore plus invisible (presque indolore), encore plus inéluctable, encore mieux administré, beaucoup mieux justifié et mieux accepté que le premier ?


***

On me reproche le temps mis à répondre. Aussi étrange que cela soit, je ne peux pas faire plus vite. Il est d'ailleurs cocasse de se voir adresser ce reproche quand on n'a soi-même reçu aucune réponse. Le seul qui en promit une n'a pas encore tenu parole. Son enquête est peut-être toujours en cours. Un million sept cent mille morts n'est pas un détail : soit Preve ment et un tel mensonge devrait déclencher une affaire Preve-Branca-Maffesoli-Krisis, soit Preve dit vrai et une telle vérité devrait déclencher une crise de régime. L'indifférence des intellectuels, seuls capables d'en juger, est un mystère.


***

Que le régime fasse peur au bourgeois, que la promesse d'un autre régime le rassure

La Vè République a duré le temps d'un Consulat : elle n'a pas survécu au départ du Général. Elle ne le pouvait pas, car un grand homme ne se présente pas au suffrage tous les sept ans. Elle est donc un mauvais régime ; la France est donc toujours à la recherche d'un régime.

Instaurer un autre régime suppose que l'actuel tombe. Un régime ne tombe que s'il a perdu tout crédit. Or le régime en vigueur réussit à faire croire qu'il est indépassable en se présentant comme le pire à l'exclusion de tous les autres. En conséquence, toutes les critiques qui lui sont adressées glissent sur l'humble profil avant d'être absorbées dans le marché unique des idées. Le régime nul mais sans concurrent n'est donc pas près de tomber. Les représentants auto proclamés du pays réel qui annoncent chaque année sa chute imminente se bercent d'illusions.

Il est un autre régime qu'aucune Kolyma ne semble vraiment ébranler : le communisme. A cela une raison suffit : avoir gagné la guerre aux côtés des EU. Néanmoins, aucun crime n'enlève au communisme son crédit parce que le communisme fait miroiter une omelette si belle qu'en regard les oeufs ne valent rien : le rêve (l'omelette) rachète la réalité (les oeufs cassés). Plus insidieux encore, les crimes consentis attestent la grandeur du rêve. En allonger la liste s'avère inutile. Pour jeter la suspicion sur le communisme, il faut mettre à nue la promesse : accuser le fond pervers de la morale communiste - l'institutionnalisation du vol sous couvert de collectivisation, la collectivisation sous couvert de communauté, la délation de tous par tous sous couvert de civisme, le triomphe des grandes gueules sous couvert de démocratie, etc.

Quelle faille le pays légal peut-il bien comporter ? L'actuel régime tire gloire de ne promettre aucune omelette, c'est sa part de réalité. Mais en contrepartie il assure ne commettre aucun crime : la paix dans la médiocrité. J'en conclue qu'il ne sert à rien d'ajouter les critiques aux critiques du nihilisme hyper-démocratique : l'homme hyper-démocratique est prêt à tous les avilissements pour conserver l'assurance de son confort et de ses droits. L'hyperdémocratie n'a pas même besoin de cacher ses crimes car, pour ses fidèles, il est impensable, honteux même, de lui en attribuer. Qu'un Preve évoque (et, d'ailleurs, pourquoi se contente-t-il d'évoquer ?) un million sept cent mille victimes dans des camps français et américains, qu'un Lesquen révèle en passant (pourquoi en passant ?) que dans les années d'après-guerre le bourgeois apprennait dans le Figaro le coût de fonctionnement des camps où des centaines d'enfants internés avec leurs parents collaborateurs mouraient de faim, le scandale gonfle aussitôt non à cause des faits rapportés que personne ne vérifie, mais à cause de ceux qui osent les rapporter... Un matin, une journaliste de France culture voulait qu'un frontiste fasse sienne la formule de Camus, "le grand remplacement". Les mots ont un sens, sifflait-elle, menaçante. De toute évidence, le crime à ses yeux consiste moins à dénoncer le fait, évident, connu de tous, qu'à le nommer, à lui donner son sens, du moins, un sens tragique, bref à briser le grand tabou : le régime le plus médiocre ne peut commettre de crime et ne peut entraîner ses fidèles vers les affres de l'Histoire.

Pour jeter la suspicion sur l'hyperdémocratie, il faut dénoncer sa promesse : la médiocrité ne préserve pas des malheurs de l'Histoire, au contraire. Pour ébranler l'hyperdémocratie, il faut que le régime commence à inquiéter le bourgeois. Il faut écrire le livre noir du régime pour ne plus toujours attribuer les crimes à la gauche quand on est de droite, à la droite quand on est de gauche, au libéralisme ou au socialisme, voire à l'imagination complotiste des obsédés du judéo-maçonnisme... Mais cela ne servirait à rien et même ne se produirait pas, tant que le régime ne souffrirait d'aucun concurrent. Si jamais le bourgeois prenait peur, comment ne ferait-il pas l'autruche si personne ne promettait un régime meilleur, un bon régime, dans lequel placer quelque espérance ?

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Re: Absurde repentance

26 Janvier 2015, 11:02 Message

Je ne "concède" rien, moins encore "incidemment".
Relisez.
Au reste, j'en reviens encore et encore à la même réflexion : vous menez, à l'évidence, une réflexion toute personnelle, à certains égards originale, à certains égards intéressante, mais vous ne dialoguez pas (ou alors très occasionnellement, d'une phrase prétexte). Or, ici, c'est un forum... Il me semble, si je puis me permettre, qu'un blog conviendrait mieux à votre expression, où l'on peut fort bien réagir à ce qu'on lit ici ou ailleurs. Du reste, ce serait un bon moyen de départager l'expression pleine de votre cheminement, de vos pensées, et la discussion par ailleurs ; vous pourriez peut-être dès lors intervenir mieux sur ce site, ou sur d'autres.

Au reste, vous avez toujours, deci delà, des obscurités — qui s'expliquent sans doute par des contorsions qui ne vous sont pas naturelles, en vue d'éviter ce que vous pensez ne pas pouvoir dire, tout en le disant. C'est ennuyeux. Ou alors, auriez-vous l'esprit brillant, instruit, fin, mais faux, comme l'on dit ? C'est qu'on en a déjà vu de tels... Sur "l'obsession judéo-maçonnique", cela va plutôt bien (autre message) ; sur la Shoah, cela me semble curieusement alambiqué, un mélange de choses justes et de bizarreries assez contraires à l'histoire. Sans compter un certain tropisme de "mise sur le même plan" de différents phénomènes, qui est tout à fait fautive (intellectuellement).

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Re: Absurde repentance

18 Mai 2015, 12:45 Message

« "Le jour où les navettes voleront toutes seules et que les plectres joueront d’eux-mêmes, il n’y aura plus besoin d’esclaves". Aristote par cet aphorisme implacable croyait avoir définitivement rangé la servitude dans la catégorie de la nature. Il n’imaginait pas que le machinisme puisse un jour permettre de supprimer cette inéluctable nécessité : l’esclave était un outil parleur indispensable pour faire fonctionner une société policée. Cette justification économico-sociale reposant sur la guerre et la traite permettait de conforter le bon sens populaire selon lequel "le jour où les poules auront des dents... ", tout serait possible.

Plus tard cependant Karl Marx et ses émules mirent un grain de sable dans ce mécanisme rationaliste en décrétant que les sociétés antiques qui ne disposaient que du moulin à bras avaient inventé l’esclave, que les sociétés médiévales munies du moulin à eau avaient créé le serf et que finalement la machine à vapeur avait suscité le prolétaire. L’esclave, cet objet indispensable, aurait donc fui sa condition d’homme-machine remplacé par le moteur qu’Aristote n’arrivait pas à imaginer. Or les totalitarismes du xxe siècle ont amplement démontré qu’il était possible de faire descendre l’homme dans des conditions sociales pires que celle de l’esclave antique, du serf médiéval et du prolétaire industriel, celle des camps de concentration.

La mise en servitude de l’homme est donc une constante de l’Histoire. Ni la raison raisonnante ni la technique automatique n’ont pu en venir à bout. Pour que la loi de nécessité ait fini par être brisée, il doit y avoir d’autres causes que celles du progrès rationnel et scientifique. Didier Bondue les a cherchées dans la période prétendue obscure de la fin de l’Antiquité et des débuts du Moyen Âge. Il a mis en exergue deux événements qui bouleversent et renversent le statut des asservis de type antique : la fixation au sol des colons en 378 par l’empereur romain Valentinien Ier et la première apparition en 918 du terme sclavus dont on connaît l’étonnante fortune, puisqu’il fait disparaître de notre langue le mot latin servus qui a donné serf. Sur cette longue durée de plus de six siècles, dans l’espace de la chrétienté européenne les asservis de type antique ont fini par disparaître. La cause ? Allez, forçons le trait, car il s’agit d’une cause formelle, aurait dit Aristote, mais une cause qui fut monnayée en d’innombrables variations : "Il n’y a plus ni esclave ni homme libre". Cette phrase de saint Paul répétée au moins à trois reprises dans ses lettres a fini par faire comprendre ce que déjà les stoïciens avaient affirmé, à savoir que les esclaves sont des hommes. Donc l’égalité et la liberté entre tous les hommes pouvaient devenir une réalité sociale. Le lecteur pourra comprendre ainsi comment Didier Bondue, par un dépouillement exhaustif des documents, qu’ils soient conciliaires, notariés, etc., démontre qu’après une phase de crispation romaine, celle dite des invasions durant laquelle sont jetés pêle-mêle de nombreux libres dans cette catégorie, la situation des asservis s’améliore lentement. Progressivement des exigences minimales font leur chemin. L’affranchissement romain, puis chrétien, est déjà une manière de reconnaître que l’esclave est un homme en puissance. À plus forte raison quand, dans certains cas, le témoignage en justice d’un asservi est accepté. Le statut juridique finit par l’emporter sur la réalité de l’avilissement économique. La liberté devient un avantage attirant surtout lorsque l’Église l’impose pour le mariage et le sacerdoce. Impossible alors de vendre séparément au marché deux époux. Impossible de communier de la main d’un esclave. Impossible aussi de plus en plus ’acheter ou de vendre des prisonniers de guerre lorsque l’Église les rachète ou que la traite se réduit en un ruineux commerce de transit . Un changement décisif se produit à l’époque carolingienne lorsque Charlemagne interdit la vente d’esclaves en dehors de l’Empire, qu’ils soient chrétiens ou païens. Et la pensée des lettrés de la génération de son fils Louis le Pieux va dans le même sens lorsque Claude, évêque de Turin, n’hésite pas à écrire en 822, toujours en partant de saint Paul, que l’esclavage est incompatible avec le christianisme. Ainsi s’explique qu’au cours du Xe siècle l’asservissement de type antique finisse par disparaître, sans aucune interdiction formelle, littéralement asphyxié. Et ceci sans aucune révolte servile pendant six siècles, au contraire de celles des Bagaudes en Armorique en 435-437 ou des noirs Zendj dans le bas-Irak en 863-894.

Cette analyse très fouillée de Didier Bondue met donc en relief une nouveauté absolue : le pouvoir révolutionnaire indirect de la spiritualité chrétienne sur une société esclavagiste. Encore faut-il souligner que la zone concernée va de l’Elbe à L’Èbre et de la Manche au détroit de Messine. Cette petite chrétienté occidentale est cernée de tous côtés par une pratique intensive de la chasse à l’homme, que ce soit au nord avec les pirates vikings ou bien au sud avec les corsaires musulmans. Il arrive même que des Normands débarquent dans leur port de Dublin en 861 des noirs razziés en Mauritanie. Que ce soit par les fleuves russes ou par l’Atlantique la petite Europe chrétienne, se libérant de la servitude, est quasiment encerclée par des terres d’asservissement. Certes le servage, sous-produit résiduel de la situation précédente, a perpétué des mentalités retardatrices, mais les phénomènes religieux, paganisme ou islam, ont maintenu le recours à l’outil parleur. Il fallut attendre encore mille ans pour que les propos de Claude de Turin finissent par être repris par Condorcet pour être appliqués au monde entier. Mais ceci est une autre histoire. Pourtant les horreurs de ce fléau avaient déjà été dénoncées par une saga chrétienne irlandaise : "Nombreux furent les nobles femmes et les humbles servantes, les jeunes bien éduqués et les guerriers courageux qu’ils déportèrent en esclaves soumis par delà l’immense mer verte. Hélas beaucoup avaient les yeux brillants remplis de larmes, abattus de chagrin et de désespoir devant la séparation d’un père et de son fils, d’une mère et de sa fille, d’un frère avec un frère, d’une parentèle avec sa race et sa tribu". Tant il est vrai que le chaud langage du cœur met du temps à l’emporter sur la froide raison et que la liberté a pour pire ennemi l’intérêt. »

De Servus à Sclavus, Préface, Michel Rouche

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Re: Absurde repentance

18 Mai 2015, 18:33 Message

Je ne voudrais pas jouer au pète-sec mais il est dommage que vous ne donniez pas les références complétes de ce bouquin cher Didier.

La fin de l'esclavage antique (371-918)
De servus à sclavus
Didier Bondue
Préface de Michel Rouche,

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Re: Absurde repentance

10 Octobre 2015, 18:08 Message

Ecole primaire : l'enseignement de l'histoire de l'esclavage ajouté in extremis (Libération)

« "Les gens ont une propension à partir en vrille… A voir des intentions politiques là où il n’y en a pas", soupire Michel Lussault, le président du Conseil supérieur des programmes (CSP). »

Ben voyons... On tiens vraiment à nous prendre pour des quiches !

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Re: Absurde repentance

10 Octobre 2015, 21:44 Message

Et encore :

Enseignement de l'Afrique à l'école, un oubli coupable (Libération)

« Ce ne sont pas seulement les enfants d’origine africaine, nombreux dans nos classes, qui méritent de connaître les aspects les plus brillants du passé de leurs ancêtres, mais tous les élèves si on veut leur éviter l’étroitesse de vues, les préjugés et les retombées d’un racisme hélas toujours vivace. »

Ah, je croyais que l'Afrique n'avait jusque-là pas vraiment réussi à "rentrer dans l'histoire"...

Et ceci : « Les responsables de la rédaction de ces programmes doivent reprendre leurs esprits, ne pas se laisser intimider par des préjugés d’un autre âge ». D'un autre âge ? Celui de la pensée magique, sans doute ? C'est pourtant celle qui prévaut de nos jour, et cela ne s'arrangera pas si l'on continue à ce train dans le délirium tremens.

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Re: Absurde repentance

7 Janvier 2016, 08:27 Message

Podemos, le parti espagnol d’extrême gauche, voudrait que l’Espagne demande pardon aux musulmans pour la prise de Grenade il y a 524 ans.
Posted: 06 Jan 2016 01:20 PM PST

(NDF.fr)

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