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Réconciliation

Sur notre déréliction civilisationnelle et sur les manifestations du délire contemporain.
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Re: Réconciliation

27 Février 2019, 09:08 Message

Le "Bien" et le "Mal" : de Babylone à Hollywood.
Lumière attique.

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Re: Réconciliation

28 Février 2019, 10:27 Message

« Peut-être distinguera-t-on à la fin de ce siècle deux classes d’hommes, les uns formés par la télévision, les autres par la lecture. » Ernst Jünger, Soixante-dix s’efface II – 1971–1980, Gallimard

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Re: Réconciliation

1 Mars 2019, 10:21 Message

C'est une Critique de la Raison morale pour le temps présent qu'il faudrait écrire ; qui ne laisserait que le champ de ruines qu'abritent et l'une et l'autre, sans la moindre échappatoire "transcendantale", à l'opposé de leur prétention délirante et mortifère ; qui montrerait la formidable (et plus que millénaire pour la seconde) usurpation qu'elles opèrent. Le temps présent s'y prête bien : on n'a jamais autant étouffé sous la chape de plomb de l'esprit de la morale (une contradiction dans les termes), même aux siècles les plus sottement bigots, pendant qu'on n'a jamais non plus décadé à ce point, rejoint d'aussi misérable façon les culs de basse fosse de l'humanité et de l'histoire. Tout en se croyant "rationnel".

Et dire que nos "tradis" s'imaginent que c'est la rupture avec le Dieu des siècles passés qui est la cause et l'expression même du nihilisme ! Quand le comble de ce nihilisme est justement de s'y raccrocher à toutes forces, pire encore en le réduisant aux acquêts d'une morale sacerdotale, ce qui peut le mieux et le plus, et à coup sûr, renforcer ce qu'ils veulent combattre ! Pourtant ce sont les premiers à ressasser la phrase faussement attribuée à Bossuet : "Dieu se rit...".

Décidément, il faut renverser le cours des choses, tous azimuts.

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Re: Réconciliation

6 Mars 2019, 09:27 Message

Cendres.
"Tu es poussière et tu retourneras à la poussière".

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Re: Réconciliation

13 Mars 2019, 09:30 Message

« Il ne faut pas dire du mal du paradoxe, passion de la pensée : le penseur sans paradoxe est comme l'amant sans passion, une belle médiocrité » Søren Kierkegaard, Miettes philosophiques

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Re: Réconciliation

28 Mars 2019, 08:13 Message

Le Remplacement : de l'unité ontologique à l'équivalence technique.

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Re: Réconciliation

1 Avril 2019, 08:32 Message

Démocratie aristocratique.
Pour en finir avec toutes les féodalités : il faut une incarnation presque sans pouvoir, et un pouvoir presque sans incarnation. C'est la définition même de l'autorité.

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Re: Réconciliation

2 Avril 2019, 12:11 Message

Michel Maffesoli: “Le coeur et la rage” (L'Inactuelle)

« Dans notre progressisme natif, nous avons du mal à accepter que les époques se suivent et ne se ressemblent pas. Des esprits aigus ont pu noter, à juste titre, la fin de l’ère des révolutions (E. Hobsbawm). Si nous savons voir, avec quelque lucidité, l’architecture des sociétés contemporaines, nous pouvons dire que nous assistons à l’ère des soulèvements populaires.

Puissance populaire contre pouvoir politique.

Voilà bien ce que les élites ne comprennent pas. Tout simplement parce que la puissance du peuple, lame de fond irrépressible, se moque, on ne peut plus, du pouvoir politique. Du pouvoir quelle qu’en soit la coloration.

Cette puissance, en action, ne va sans une certaine rudesse. Mais n’en est-il pas ainsi chaque fois qu’une mutation de fond se produit ? Et il est lassant d’entendre toutes les belles âmes tenant le haut du pavé médiatique, s’insurgeant en chœur, chœurs des vierges effarouchées, contre la violence, injustifiable bien sûr, de ces soulèvements.

La volupté de la destruction est en même temps une volupté créatrice.

Ont-ils oublié ce que sait, de savoir incorporé, la sagesse populaire : on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ? Et, en termes plus soutenus, ce que ne manquait pas de souligner, à diverses reprise, Michel Bakounine : "la volupté de la destruction est en même temps une volupté créatrice". Car si le progressisme, propre à la modernité, est dramatique – tout a une solution, une possible résolution –, la postmodernité voit le retour du tragique, ce qui est "aporique", sans solution. D’où la dose de violence inhérente au « sentiment tragique de l’existence ».

Or, à l’encontre d’une réalité quelque peu rachitique, à l’opposé d’un "principe de réalité" essentiellement économiciste, dont le "pouvoir d’achat" est l’alpha et l’oméga, le cœur battant des soulèvements populaires est, structurellement, une perpétuelle « quête du Graal », c’est-à-dire une recherche spirituelle.

Voilà qui peut paraître quelque peu paradoxal. Faire référence à l’intelligence du cœur. Horresco referens ! Comment est-ce possible quand on ne conçoit l’intelligence que sous sa forme rationaliste. Ainsi que je l’avais nommé dans ma critique du "mythe du Progrès", dès 1979, la caste technocratique, sous ses modulations intellectuelles (on dit maintenant "experts"), politiques, journalistiques, cette Caste donc est incapable de comprendre que le génie du peuple s’exprime mieux dans son souci spirituel que dans des préoccupations politiques.

Tout simplement parce que cette caste, en son rationalisme morbide, tout en se disant démocratique, est rien moins que démophile. Les sempiternelles incantations à propos des valeurs républicaines et de leurs fondements démocratiques cachent mal leur "avant-gardisme" natif. Tous ces progressistes, en leurs divers partis, de droite ou de gauche (ou de droite et de gauche !), veulent révolutionner, réformer, conserver pour le peuple. Mais ils n’acceptent pas que tout cela soit fait par le peuple.

Le monde moderne pourrissant est à l’agonie. Ses représentants caducs ne peuvent même pas envisager que toute transfiguration, car c’est bien de cela dont il s’agit, comporte une dose de mystique.

Cette pseudo-intelligentsia, on ne peut plus déphasée, en son progressisme benêt et, les saccages écologiques en témoignent, de plus en plus dévastateur, ne peut saisir l’atmosphère mentale de l’époque. Ce que le philosophe Ortega y Gasset, en son livre prémonitoire : La révolte des masses, nommait "l’impératif atmosphérique" du moment.

C’est parce qu’elle ne sait pas s’adapter au changement de climat spirituel en cours que la caste subira le sort qui fut celui, en leur temps, des dinosaures : périr.

Le monde moderne pourrissant est à l’agonie. Ses représentants caducs ne peuvent même pas envisager que toute transfiguration, car c’est bien de cela dont il s’agit, comporte une dose de mystique. Ce grand républicain qu’était, lui, Victor Hugo ne rappelait-il pas que l’on ne peut penser une goutte de vie sans mysticisme. Ce qu’il exprimait ainsi : "Savoir, penser, rêver. Tout est là".

Notre crise est existentielle plus qu’économique.

Comme tout rêve, ce mysticisme des gilets jaunes ne leur est pas forcément conscient. Mais, tel un instinct ancestral, il s’exprime tout à la fois dans les discussions des "ronds-points", où sans fin la parole circule et dans ces attaques des symboles de la société de consommation poussée à son extrême, les magasins et les banques des Champs-Elysées et les lieux du pouvoir d’État. Ils cassent le jouet qu’ils ne peuvent pas avoir, mais en même temps ils invalident la course infernale de la consommation à laquelle la modernité a réduit l’énergie collective. Consommation finissant en "consumation", Georges Bataille avait bien décrit cela.

Dans cette circulation et, contre les divers "sachants" s’arrogeant le monopole de la parole publique, s’exprime ce que, dans la tradition thomiste, Joseph de Maistre nommait le "droit divin du peuple". Souveraineté de la puissance naturelle qui, régulièrement, se rappelle au bon souvenir des pouvoirs établis. Ceux-ci n’étant que délégués et devant rendre des comptes au peuple qui en est le légitime détenteur. Ainsi que le rappelle l’antique adage (qu’il est inutile de traduire) : Omnis autoritas a populo.

Les divers commentateurs parlent, avec componction, pour ne rien dire. Obnubilés par l’économicisme qui leur est cher, ils en oublient que c’est une crise morale qui est en jeu.

C’est cette autorité qui reprend force et vigueur. Elle rappelle que, telle une vraie royauté, l’opinion est reine d’un monde. Les gilets jaunes reprennent la parole contre ceux qui, avec l’arrogance, la suffisance et la jactance que l’on sait l’ont monopolisée à loisir. Les divers commentateurs parlent, avec componction, pour ne rien dire. Et de cela on commence à se rendre compte.

Obnubilés par l’économicisme qui leur est cher, ils en oublient que c’est une crise morale qui est en jeu. Et qu’il s’agit moins de fournir un fatras de réponses technocratiques, pouvant satisfaire quelques "bobos" urbains et privilégiés, pouvant également tranquilliser un troisième ou un quatrième âges sans trop d’horizon lointain. Il est à cet égard frappant d’observer que la fréquentation du grand "Débat" national a eu pour coloration "cinquante nuances de gris" !

Vers une quête spirituelle.

En bref, ce sont moins des réponses bien formatées qui sont attendues que la capacité de savoir poser des questions. Ce qui n’est plus accepté, c’est un monde sans question et plein de réponses. Tout simplement parce que c’est à partir de l’insaisissable, ce qui est en devenir, ce qui est questionnant, que l’on peut saisir le saisissable. Celui de la vie Réelle.

Bachelard le rappelle, dans sa méditation sur la rêverie : "le nouvel âge réveille l’ancien. L’ancien âge vient revivre dans le nouveau". Voilà qui est d’actualité et peut illustrer cette secessio plebis que sont les ronds-points contemporains. Le peuple romain insatisfait du sort qui lui est réservé par le Sénat, et qui ne correspond en rien aux origines de l’antique République, cette res publica animant l’inconscient collectif, le peuple donc se retire, on s’en souvient, sur l’Aventin.

Face aux insurrections populaires, il faut rappeler l’importance de l’entièreté du corps collectif. Le corps et l’esprit mêlés en un mixte fécond.

Il est intéressant de rappeler qu’Erasme, dans son Eloge de la folie, rappelant cet "ancien âge", note qu’on ne le fit pas revenir par un discours "prétendu sage". Discours rationnel et plein de bonnes intentions. Mais bien par le fait de lui conter une fable. Agripa tente de convaincre le peuple en improvisant une fable. Celle de la complémentarité des "membres et de l’estomac".

Voilà qui fut judicieux. Face aux insurrections populaires, il faut rappeler l’importance de l’entièreté du corps collectif. Le corps et l’esprit mêlés en un mixte fécond. C’est cela la fonction du mythe rappelant que le corps social ne se nourrit pas simplement de pain, mais a besoin de rêve pour assurer la présence à l’être. Pour être, tout simplement. En une formule oxymoronique : un corporéisme mystique.

Dire avec justesse ce qui est.

C’est cet oxymore que l’élite ne sait pas ou ne veut pas comprendre. L’expert dès lors n’est plus un philosophe suivant le chemin ardu de la pensée, mais bien, pour reprendre un terme de Platon, un "philodoxe". Il court, ici et là, pour ne manquer aucune miette de la "société du spectacle". Il est un élément du spectacle intégré. Et il n’est plus, dès lors, pris en considération.

Ne l’oublions pas. C’est quand on ne sait pas dire, avec justesse, ce qui est, c’est quand le moralisme, ce qui devrait être, prend le dessus, que le peuple fait sécession. C’est aussi le moment où naissent les discours démagogiques, tout pétris de haine, de ressentiment et de xénophobie.

L’enjeu n’est donc pas négligeable. Il faut trouver les mots, les moins faux possible, pour dire la "volupté créatrice" qui, plus ou moins maladroitement, est en gestation dans notre postmodernité naissante. Les lieux communs et diverses bien-pensances ne suffisent plus, il faut avoir l’audace et le courage d’une pensée de haute mer. Là encore, entièreté de l’être, le courage n’est-il pas, tout à la fois, "le cœur et la rage" ? »

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Re: Réconciliation

8 Avril 2019, 08:12 Message

"Ce qui survient" est aussi consternant de simplicité qu'il est pourvoyeur de désastre : de l'ἰδέα, la figure de l'apparaître platonicienne, à la logique folle de l' "idée", en passant par tous les "idéalismes", pour finir dans le bavardage incontinent et la sotte ratiocination. Pauvre de nous ! Nous méritons bien notre avenir numérique — à supposer que tout ce petit monde ne s'effondre pas.

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Re: Réconciliation

10 Avril 2019, 08:23 Message

On sait mon sentiment à ce sujet ; c'est avec d'autant plus d'intérêt que je cite cet article de BV : voilà qui se tient, et bien. Qui a sa place ici, c'est dire.

Le christianisme en stade terminal

« Après la mort de Dieu, la sortie de la religion, notre époque connaîtrait "le stade terminal de la déchristianisation". Tel est le constat que fait Jérôme Fourquet dans son livre L’Archipel français. L’entretien que Causeur consacre au directeur de l’IFOP m’a été l’occasion de relire l’article, écrit en 1958, par le cardinal Ratzinger : Les Nouveaux Païens dans l’Église. Tout y est dit, de manière pénétrante, sous la plume du futur Benoît XVI.

Cela fait 400 ans, dit Joseph Ratzinger, que l’Europe est devenue le berceau d’un nouveau paganisme "qui ne cesse de croître au cœur même de l’Église et menace de la saper de l’intérieur". Au point que l’Église est devenue "une Église de païens qui sont, même s’ils se nomment encore chrétiens, des païens… L’Église devra démanteler sa coïncidence avec le monde extérieur et redevenir une communauté de croyants : sa force missionnaire ne fera que croître." À condition de voir les choses d’en haut. C’est-à-dire ? Que le salut repose "sur la dialectique du petit nombre et de la multitude. C’est ce petit nombre qui, à la manière d’Archimède, soulève la multitude, avec le mystère de la substitution du Christ."

Or, c’est une vision inverse de l’Église qui s’est fait jour ces dernières années. On a fait fi de cette dynamique du nombre et de la multitude au profit du nombre. Or, si on s’éloigne de cette dynamique, c’en est fini du sel de la terre. Dans son livre Brève Apologie pour un moment catholique, Jean-Luc Marion voit, dans notre temps, une occasion favorable pour "le petit troupeau".

Le soubassement anthropologique catholique a-t-il craqué, comme le dit Fourquet ? La date de 2013 serait-elle un tournant ? En 2012, avait-on prévu LMPT ? Qui en a toujours peur ? Si je vois le désarroi de beaucoup, je crois au ferment qui fait lever la pâte tout entière.

Joseph Ratzinger parlait du salut hors de l’Église : c’était en 1958. Depuis, nous avons franchi un pas : qui parle de salut ? Ce n’est pas Dieu qui disparaît, c’est l’homme. Alors, serait-ce la fin de la religion populaire qui a fait chuter le christianisme ? Disons plutôt que les découvertes scientifiques, l’intelligence artificielle, la manipulation du vivant posent, de manière radicale, la foi dans l’existence d’un Dieu transcendant loin de toute bondieuserie. Devenu Benoît XVI, Ratzinger a écrit des livres que tout le monde devrait connaître : ses discours, donnés dans les capitales européennes, sont des perles. Or, c’est dans une rupture entre une élite qui se vante d’avoir "perdu" la foi comme son porte-clés et un peuple ignorant de sa foi que réside, aussi, le déclin du christianisme. Quand la foi n’est plus chevillée au corps ni nourrie, arrivent les temps ténébreux que nous vivons : dans et hors l’Église.

La France a une tradition et une école de spiritualité qu’il faut revivifier à tout prix. Car ce que le christianisme apporte est inouï : non pas une vie artificiellement augmentée mais la victoire de la vie sur la mort. »


***

« ..."une Église de païens qui sont, même s’ils se nomment encore chrétiens, des païens… » : pas faux ; quoique, à vrai dire, le vocable de "païen" n'est lui-même plus adapté ici, il est parfaitement anachronique. L'un comme l'autre, paganisme et christianisme, sont irrémédiablement perdus ; toute "restauration" ne peut qu'avorter — ou tourner à la farce, au revival pathétique et vain.

« Ce n’est pas Dieu qui disparaît, c’est l’homme » : exact. Reste à reconsidérer, de fond en comble, ce que recouvre "Dieu". Et partant, oublier la "transcendance" — sans quoi, les "bondieuseries" et le barnum rappliqueront sans tarder, pour le dire sommairement.

Le Salut ? La victoire de la Vie ? Le Proche, La Reprise.
"Aide toi, le Ciel t'aidera".

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Re: Réconciliation

16 Avril 2019, 07:56 Message

Hugo, convoqué depuis hier pour de si mauvaises raisons, n'est pas ma tasse de thé, très loin s'en faut. Tant qu'à le citer, autant bien choisir.

« Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l’ouvrage des siècles. Souvent l’art se transforme qu’ils pendent encore ; pendent opera interrupta ; ils se continuent paisiblement selon l’art transformé. L’art nouveau prend le monument où il le trouve, s’y incruste, se l’assimile, le développe à sa fantaisie et l’achève s’il peut. La chose s’accomplit sans trouble, sans effort, sans réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C’est une greffe qui survient, une sève qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de l’humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs hauteurs sur le même monument. L’homme, l’artiste, l’individu s’effacent sur ces grandes masses sans nom d’auteur ; l’intelligence humaine s’y résume et s’y totalise. Le temps est l’architecte, le peuple est le maçon.
À n’envisager ici que l’architecture européenne chrétienne, cette sœur puînée des grandes maçonneries de l’Orient, elle apparaît aux yeux comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui se superposent : la zone romane, la zone gothique, la zone de la renaissance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche romane, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par le plein cintre, qui reparaît porté par la colonne grecque dans la couche moderne et supérieure de la renaissance. L’ogive est entre deux. Les édifices qui appartiennent exclusivement à l’une de ces trois couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C’est l’abbaye de Jumièges, c’est la cathédrale de Reims, c’est Sainte-Croix d’Orléans. Mais les trois zones se mêlent et s’amalgament par les bords, comme les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes, les édifices de nuance et de transition. L’un est roman par les pieds, gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C’est qu’on a mis six cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d’Étampes en est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus fréquents. C’est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s’enfonce par ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C’est la charmante salle capitulaire demi-gothique de Bocherville à laquelle la couche romane vient jusqu’à mi-corps. C’est la cathédrale de Rouen qui serait entièrement gothique si elle ne baignait pas l’extrémité de sa flèche centrale dans la zone de la Renaissance. »

« Les plus grands produits de l'architecture sont moins des œuvres individuelles que des œuvres sociales ; plutôt l'enfantement des peuples en travail que le jet des hommes de génie ; le dépôt que laisse une nation ; les entassements que font les siècles »

Notre-Dame de Paris

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Re: Réconciliation

17 Avril 2019, 08:12 Message

Remarquable.

Notre-Dame de Paris: l’imminente résurrection du peuple français (Maffesoli, courrier stratège)

« En cette nuit funeste Notre-Dame de Paris brûlait ! Et tout autour, peu à peu, une immense foule se rassemblait. Impuissante, mais comme en communion de destin avec cet esprit de pierre tout en incandescence. Peuple silencieux. Puis, soudainement, chantant ou priant le "Je vous salue Marie". Place Saint Michel, Quai d’Orléans, Pont Saint Louis, l’émotion se sublimait en un chant n’ayant rien d’offensif, mais où l’on entendait comme un écho d’une âme collective, qui, depuis le Moyen-Âge, entoure cette figure protectrice de la cité.

Nombreux sont ceux ayant célébré, tel Victor Hugo "Notre-Dame de Paris" (1831). Ne soulignent-ils pas que ses cloches, son bourdon en particulier, émeuvent les esprits les plus rassis et certains jours, enflamment l’ensemble de la ville.

Ce qui frappe est le climat de piété régnant autour de la cathédrale. Quelque chose d’une pensée méditante. Me vient à l’esprit la remarque de Heidegger, considérant "la pensée comme un exercice de piété". Piété caractéristique de ceux qui sont pieux. Le pieu c’est, également, cette pièce de bois droite permettant d’être assuré et solide.

Notre-Dame comme un pieu fiché en terre pour servir de fondation à tout être ensemble.

La canaille médiatique sévissant dans la presse main-stream déplorait à loisir, cet incendie, car il mettait en danger l’attraction qu’exerçait cette église, mondialement connue et attirant 14 millions de touristes par an. La mettant, ainsi, sur le même plan que Disney World.

Réduction utilitariste à bien courte vue, ne saisissant pas la force de l’imaginaire, cause et effet d’une telle construction. Les bâtisseurs des cathédrales étaient animés par un autre objectif : une incarnation du sacré. Et l’émotion collective éprouvée en voyant cette cathédrale brûler n’est pas autre chose que l’irréfragable perdurance de ce que Joseph de Maistre nommait "le résidu divin".

Résidu comme solide substrat de toute société, voire de toute culture. Résidu qui comme le pieu de la piété est, certes, enraciné en un lieu donné, mais ne manque pas de rayonner d’une manière on ne peut plus large. Et il suffisait d’entendre , dans la foule compacte, les murmures prononcés en nos langues latines, pour comprendre "l’unidiversité" dont Notre Dame de Paris est le symbole. Elle rassemble ce qui est épars. C’est le prototype de l’enracinement dynamique. Celui du "commerce", en son sens large, qui était pré-moderne, et qui sera, certainement, postmoderne.

"Commerce" que l’on retrouve dans le roman de Victor Hugo, où Quasimodo, Esmeralda, la Gitane et le beau Phoebus de Châteauperce se mêlent en une symphonie baroque où le parler en langues diverses n’en souligne pas moins l’unicité fondamentale autour d’un principe commun. En la matière, la nostalgie de l’ailleurs, celle de l’homme de désir, toujours taraudé par la transcendance.

C’est bien cela que les prières, les chants jaillissant spontanément, les pleurs surgissant sans honte traduisaient : une transcendance immanente, confortant, réconfortant un peuple rassemblé.

Durkheim parlait des "rites piaculaires" : rites de pleurs. Moments où l’émotion collective a une fonction charismatique, c’est-à-dire une fonction d’union, de communion. Renaissance d’un lien que l’individualisme moderne n’a pas réussi tout à fait à rompre et qui à certains moments retrouve une force et vigueur indéniables. Certes le bavardage médiatique ou politique "pérore" sur l’attraction touristique de la cathédrale, ce qui est bien loin d’être essentiel. Car au-delà ou en deçà du tourisme, la véritable attraction est spirituelle ou même sacramentelle. C’est-à-dire à l’image du sacrement, ce qui rend visible une force invisible. En la matière le besoin d’un au-delà à l’enfermement égotiste propre à la modernité. Dialogie du visible et de l’invisible faisant fi de la marchandisation dominante.

Ainsi, au-delà de la destruction d’un joyau du patrimoine de l’humanité, la crainte se lisant sur les visages apeurés, c’était celle de voir disparaître un véritable "matrimonium" collectif. Lieu servant de matrice spirituelle à toute vie en société.

Mais tout comme dans une carrière humaine, il faut, selon l’expression de Saint Augustin : "In te ipsum redi", rentrer en soi-même afin de renaître à un plus-être. Tout est symbole. Dans la nef, la croix lumineuse sur l’autel central a continué à briller. Peut-être faut-il comprendre cet incendie comme "catabase". Descente aux enfers étant l’indice d’une résurrection à venir. C’est bien cela que l’on ressentait dans la piété collective autour de Notre-Dame de Paris en feu !



Michel Maffesoli

Professeur Émérite à la Sorbonne

Membre de l’Institut universitaire de France »

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Re: Réconciliation

22 Avril 2019, 09:04 Message

« Puisque ce Dieu suradmirable qui est le nôtre ne pourrait être vu naturellement — même par la plus haute ascension — autrement qu'en énigme, où l'on atteint plutôt le pouvoir être vu que la vision, et où le chercheur parvient dans l'ombre de la ténèbre, comment donc celui qui demeure toujours invisible peut-il être vu ? » (Nicolas de Cuse, De visione).

Autrement dit : Dieu est invisible, parce qu'il est le voir lui-même.

« En nous tous (...) est en effet présente une faculté mystérieuse et merveilleuse, celle de nous retirer dans la partie la plus intime de nous-mêmes, hors de l'altération qu'implique le temps, et de recouvrer notre ipséité après l'avoir dépouillée de tout ce qui est venu s'y ajouter de l'extérieur, afin d'intuitionner l'éternel en nous, sous la figure de l'immutabilité. Cette intuition est l'expérience la plus intime, la plus proche, celle dont dépend tout ce que nous savons et croyons quant au monde sensible (...) Elle se distingue de toute intuition sensible en ce qu'elle ne peut être produite que par liberté et demeure étrangère et inconnue à celui dont la liberté est subjuguée par la puissance envahissante des objets, et parvient à peine à produire au jour la conscience. » (Schelling, Lettres sur le dogmatisme et le criticisme, 8ème lettre, probablement écrite après une rencontre avec Hölderlin)

« Nous entrons dans le temps-espace de la décision relative à la fuite et l'advenue des dieux. Mais comment cela ? L'un ou l'autre deviendra-t-il un évènement futur, l'un ou l'autre doit-il déterminer l'attente constructive ? Ou bien la décision est-elle l'ouverture d'un tout autre temps-espace pour une autre vérité de l'estre qui est en réalité la première ouverture fondée de celui-ci, celle de l'Ereignis ? » (Heidegger, Beiträge zur Philosophie. "Contributions à la philosophie", titre ambigu, que le sous-titre éclaire : "De l'Ereignis", "de" compris au sens, précise l'auteur, de "qui provient de")

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Re: Réconciliation

1 Mai 2019, 09:08 Message

Quel jeune homme a écrit les vibrantes lignes qui suivent ?

« Je suis désormais convaincu que l'acte suprême de la raison embrassant toutes les idées, est un acte esthétique, et que la vérité et la bonté ne sont jumelées que dans la beauté. Le philosophe doit posséder autant de force esthétique que le poète. Les hommes dépourvus de sens esthétique sont nos philosophes de la lettre. La philosophie de l'esprit est une philosophie esthétique. On ne peut être spirituel en rien, même sur l'histoire on ne peut pas raisonner avec esprit — sans le sens esthétique. Ici doit se manifester ce qui manque véritablement aux hommes qui ne comprennent pas les idées — et qui avouent bien loyalement que tout leur est obscur, dès que cela va au-delà des tableaux et des registres.

La poésie acquiert par là une dignité supérieure, elle redevient à la fin ce qu'elle étai au commencement — institutrice de l'humanité ; car il n'y a plus de philosophie, plus d'histoire, l'art du poète survivra seul à toutes les autres sciences et à tous les arts. »

Ces lignes sont extraites d'un court texte griffonné à la hâte, probablement en vue d'une intervention publique. Elles sont nettement marquées, particulièrement dans ce passage, par l'influence de Hölderlin, mais elles ne sont pas de lui. Elles sont de l'un ou l'autre de ses deux compagnons de chambrée. La critique dispute encore la question de savoir auquel l'attribuer. Circonstance troublante : ce texte nous est parvenu par une copie faite de la main de Hegel. Pourtant, tout, dans ce texte, renvoie à la "tête brûlée" (dixit Fichte), à l'inclassable Schelling.

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Re: Réconciliation

27 Mai 2019, 17:13 Message

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Re: Réconciliation

14 Juin 2019, 07:44 Message

Le véritable messianisme à la manœuvre au cœur de l'époque, dernier et très puissant avatar de ce type de délire fabuleux antagoniste à toute légende : le techno-scientiste ; les "libéraux" de tout poil en sont les thuriféraires zélés ; et tout un chacun la victime très consentante, sous couvert d'assentiment obligé au "cours des choses". Il faut dire que l'asservissement est cette fois pratique, et multicolore.

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Re: Réconciliation

16 Juin 2019, 08:47 Message

Eleusis.

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Re: Réconciliation

16 Juin 2019, 08:50 Message

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Voilà qui me plaît bien.
Et les petits-enfants ?

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