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Le paradigme perdu

Sur l'économie, la finance et le travail à l'époque du virtuel et de la décroissance à venir.
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Le paradigme perdu

31 Octobre 2014, 14:34 Message

Un article intéressant et questionnant sur Causeur

Croissance, le paradigme perdu

« "Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste" : si l’auteur de cette formule, l’économiste anglo-américain Kenneth Boulding, a raison, alors, depuis plus de deux siècles, notre planète est un gigantesque asile. Même aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, le débat économique se résume au choix suivant : Valls ou Montebourg, Keynes ou Friedman, modèle allemand ou scandinave ? Autrement dit, à gauche comme à droite, chez les capitalistes comme chez les marxistes, de Mélenchon à Marine Le Pen, l’absence de croissance est communément considérée comme une panne, une "crise", une parenthèse entre deux périodes "normales". La croissance, c’est la règle, l’environnement naturel de l’homme. Pour les citoyens, un dû de leurs gouvernants, et pour les gouvernants, l’horizon de toute politique.

Cependant, ce paradigme universel ne relève pas tant de la folie que de la croyance. La croissance s’apparente à une religion, ancrée dans la grande promesse des Lumières : le Progrès. Le crédo est simple : le paradis est possible sur terre, grâce à l’accumulation de biens et de services, elle-même rendue possible par des machines et procédés inventés par la science et la technique. Attention, l’objectif est noble : il s’agit d’encourager l’otium du peuple, ce temps libre consacré à l’amélioration de soi, qui est l’opposé du negotium, racine de notre "commerce", qui désigne toutes les activités nécessaires à notre survie matérielle. Dans l’avenir radieux du progrès, les machines remplaceront les domestiques et esclaves de l’Antiquité pour que chacun, et non seulement une infime minorité, puisse accéder à ce luxe.

Dans "Des progrès futurs de l’esprit humain", Condorcet promettait à l’humanité qui s’engageait dans la voie de la science et de la technique une expansion des richesses dont l’unique limite serait la capacité d’innover : en un mot, la croissance perpétuelle. Condorcet était-il fou ?

Il est vrai que, dans sa première acception, la croissance n’était pas un choix, mais une nécessité : il fallait produire plus pour nourrir plus d’humains. Irréfutable. Si nous sommes de plus en plus nombreux, il faut de plus en plus pour que chacun ait autant. Seulement, la machine s’est emballée, et la croissance est devenue la loi du "toujours plus" pour tout le monde : plus pour chacun tout au long de sa vie, plus pour les enfants que pour les parents. On en a presque oublié qu’il n’y aurait pas plus d’air, d’eau, de pétrole, bref, que la planète, elle, était limitée. Le bonheur a été définitivement associé au confort et à la possession. D’une croissance simple qui court après la démographie, on est ainsi passé à une croissance exponentielle qui court après les résultats trimestriels des entreprises.

Or pour les enfants de l’après-guerre, le fantasme d’une croissance illimitée s’est réalisé. "Illimitée", c’est un bien grand mot pour trente malheureuses années – 1945-1974. Mais en à peine une génération nous avons pris des habitudes. Jean Fourastié, l’auteur des Trente Glorieuses, un livre qui a donné son nom à l’époque, n’y voyait pas autre chose qu’une transition entre deux phases de très faible croissance : la première, allant de 1800 à 1945, est celle de la double révolution – agricole d’abord et industrielle ensuite ; la seconde, la nôtre, qui a commencé dans les années 1970, annonçant l’âge postindustriel dans lequel l’essentiel de la force de travail et de la consommation serait concentré dans le secteur tertiaire.

Cependant, ces dernières décennies ont mis à mal la vision idyllique d’un avenir toujours plus abondant. Pour la majorité des Occidentaux, principaux bénéficiaires du progrès et de la croissance d’après-guerre, le premier des trouble-fête a été l’écologie : on s’est inquiété de la dégradation de l’environnement – pollution des mers, des rivières et de l’atmosphère –, qui menaçait la santé et la qualité de la vie, avant de découvrir avec un effroi pénitentiel les risques autrement plus graves que l’homme faisait courir à l’homme – réchauffement climatique, disparition accélérée des espèces, catastrophes nucléaires. Sont ensuite venues les critiques du tourbillon de la consommation, d’autant plus bruyantes que les gagnants étaient moins nombreux. Technologie, décoration, vêtements, voitures, alimentation, voyages : la classe moyenne occidentale, à la suite de son homologue américaine, a adopté un mode de vie dont on perçoit instinctivement qu’il n’est pas "universalisable sans contradictions", selon la formule de Michéa, qui démontre l’impossibilité d’un monde dans lequel il y aurait la même proportion de piscines privées qu’aux États-Unis. Mais après tout, selon certaines prévisions de la fin du xixe siècle, le problème majeur du xxe devait être les gigantesques quantités de crottes de cheval qu’allait produire le transport urbain en plein boom…

Les prophètes occidentaux de la fin de la croissance sont-ils affligés d’un pessimisme culturel qui leur fait redouter à tort le déclin économique de leur civilisation et la montée en puissance des nouveaux acteurs asiatiques et africains ? Sont-ils des Malthus du xxie siècle, constatant, à partir d’une extrapolation du passé, l’impossibilité de « continuer comme ça » ou des esprits lucides qui tentent de nous ramener à la raison ? Et, finalement, le pasteur britannique de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe a-t-il eu tort ou raison trop tôt ?

Pour essayer d’apporter des éléments de réponse à des questions qui dessinent notre futur, j’ai rencontré trois penseurs qui conjuguent enseignement, réflexion économique et participation active au débat public, et dont les positions sur le sujet permettent de faire une sorte de tour d’horizon. Jean-Hervé Lorenzi, professeur émérite en économie à Dauphine, se situe plutôt dans le camp de Condorcet : il pense qu’une « croissance durable » est non seulement possible, mais aussi souhaitable. Pour Aurélien Bernier, intellectuel et militant appartenant à la gauche radicale, non seulement la croissance n’est plus possible, mais elle n’est pas souhaitable. Enfin, l’économiste et mathématicien Gaël Giraud estime qu’il faut carrément abandonner ce critère et cesser de penser en termes de PIB. »

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Re: Le paradigme perdu

15 Décembre 2014, 09:16 Message

«Vivre la simplicité volontaire», un livre témoignage sur la décroissance. (Breizh Info)

Je ne sais pas ce que vaut ce livre, et ce que valent ces témoignages ; je vais sans doute tenter, pour voir...

« Les éditions "l’Échappée" ont sorti le 19 novembre dernier un recueil de témoignages ainsi qu’une histoire de la simplicité volontaire intitulé "vivre la simplicité volontaire". Publiés au préalable dans le journal "La Décroissance", les entretiens qui composent cet ouvrage constituent une sorte de synthèse de vie, avec des témoignages qui toucheront à n’en pas douter ceux qui réfléchissent ou hésitent à cesser du jour au lendemain de vivre selon le dogme de la société de consommation standardisée.

Ce qui frappe avant tout dans ces témoignages, c’est la diversité des histoires, des milieux socio-économiques, des engagements militants ou politiques, qui au final aboutissent à un nouveau mode de vie. La simplicité volontaire – si elle est un mode de vie à part entière – n’empêche en rien les profondes différences entre les individus. Tout aspirent néanmoins à une chose : vivre mieux , loin des standards actuels. »


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Re: Le paradigme perdu

15 Décembre 2014, 11:39 Message

Hélas trop vrai !
http://news360x.fr/pauvrete-le-prix-du-succes-de-leconomie-allemande/

Pauvreté – le prix du «succès» de l’économie allemande
décembre 15th, 2014 | by Mickael - Fondateur de News360x
Pauvreté – le prix du «succès» de l’économie allemande

Selon un rapport de l’Office Fédéral des Statistiques, un citoyen sur six est menacé par la pauvreté. Pour les chômeurs, parents élevant les enfants seuls et les enfants, la situation est difficile.

(KL) – «Premier de la classe», «champion du monde des exportations», «moteur de l’Europe» – l’Allemagne se plaît dans le rôle du pays qui, malgré la crise, fait tout comme il faut. Ce que l’on ne dit pas en Allemagne, c’est que ce «succès» est chèrement payé – par les plus faibles de la société, le nouveau «précariat», un sixième de la population allemande qui s’est fait décrocher et qui n’a pas de lobby pour se faire entendre.

En 2013, selon le rapport du «Statistisches Bundesamt» (Office Fédéral des Statistiques), pas moins de 13 millions d’Allemands sont menacés par la pauvreté. Est considéré comme «pauvre» toute personne qui ne dispose de pas plus de 60% du salaire moyen – pour une personne vivant seule, le seuil est de 979 € par mois (11.749 € par an), pour une famille de deux adultes et deux enfants, le seuil se situe à 2.056 € par mois (24.673 € par an). Cette situation concerne 16,1% de la population allemande et le clivage entre la population active et le nouveau «précariat» ne cesse de se creuser.

Bien entendu, comparé à d’autres pays européens, ce seuil peut paraître élevé – mais il faut tenir compte du coût de la vie en Allemagne. Avec 979 € par mois, on ne va pas loin sur l’autre rive du Rhin. Beaucoup de personnes peu qualifiées sont tombées dans le piège des petits boulots, pourtant vivement recommandés par le personnel dans les Agences pour l’Emploi, les célèbres «boulots à 400 €». Ce format, initialement inventé pour permettre aux chômeurs de rester en contact avec le marché de l’emploi, s’est avéré comme un moyen pour les entreprises d’embaucher de la main d’oeuvre au moindre coût, ne permettant que dans des cas excptionnels, l’accès à un poste à temps plein.

Est-ce que l’on peut parler d’un «succès» de la politique allemande ? Est-ce que les chiffres allemands sont vraiment si mirobolants que ça ? Est-ce que le «modèle allemand» est vraiment un exemple à suivre pour l’Europe ? Certainement pas. Considérant que plus de 69% des chômeurs en Allemagne sont sérieusement menacés de cette pauvreté de laquelle on ne revient plus, considérant que 35,2% des monoparentaux sont menacés de cette pauvreté, considérant que 15,7% des enfants en Allemagne sont également menacés, on ne peut plus parler de succès.

Au contraire – en vue du fort pourcentage d’enfants qui naissent déjà dans le contexte de la précarité, force est de constater que le modèle de la société allemande est un échèc. L’Allemagne est en train de non seulement stigmatiser un sixième de sa population, mais de barrer la route à une partie des générations futures qui demain, sont censées porter financièrement cette société.

La solution à cet état des choses ne peut se trouver qu’au niveau européen. Une harmonisation des systèmes sociaux devrait rapprocher l’Allemagne des autres pays européens et non pas les autres pays européens du modèle allemand. Laisser un sixième des enfants dans la pauvreté, tout en injectant des milliards dans les marchés financiers, c’est cynique, injuste et un système qui ne pourra durer.

Et du coup, le «premier de la classe» devrait modestement s’asseoir et passer une heure de colle en rédigeant un texte sur le respect des plus faibles éléments d’une société. La qualité d’une démocratie ne se mesure pas au succès des plus fortunés, mais dans la gestion des problèmes des plus faibles. Et dans ce domaine, l’Allemagne n’est pas «premier de la classe», mais se trouve en queue du classement.


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