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Compte-rendu de lecture - Brague

Sur la dimension philosophique de la crise civilisationnelle
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Compte-rendu de lecture - Brague

23 Octobre 2012, 22:13 Message

Réflexions sur Les ancres dans le ciel de Rémi Brague.

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Quelques points de divergence, pour une réflexion critique à partir de ce texte.

- Si le titre de l'improbable ouvrage d'Aristote ("meta ta physica", "métaphysique") est tardif et sujet à caution, si le destin de cette locution passant finalement d'un substantif à un statut d'adjectif est particulier et un peu hasardeux, il n'en reste pas moins que l'enquête d'Aristote vise bel et bien "l'être en tant qu'être", qu'elle reprend à nouveaux frais et dans le cadre d'une vaste récapitulation grecque la question des questions : "ti to on". Peu importe l'histoire du nom et de la transmission du texte : l'influence de ce dernier ne doit rien au hasard, et les interprétations du corpus d'Aristote, si éloignées soient-elles de fil en aiguille de la vive force de sa pensée propre, restent fondamentalement orientées par le questionnement le plus intimement à l'œuvre dans sa pensée, et par la tradition dans laquelle il s'inscrit. "Méta" pour "après" la "physique" (...), que ce soit parce qu'on l'étudie après, ou parce qu'elle vient après, ne signifie en son fond pas "au-delà", mais bien plutôt "en-deçà", i.e. un "après" qui est un "tournant", dans la conversion du regard si puissamment indiquée par Platon comme le propre de la philosophie.

- Dans l'histoire de la chose plus que du mot, intervient la reprise du Moyen-Âge, reprise chrétienne, à travers la scolastique : l'intégration à la théologie est alors obligée, qui consolide une combinaison provisoire (un provisoire de quelques siècles…) entre deux éléments foncièrement non miscibles, que seule une décadence peut associer. On peut alors à bon droit parler d'onto-théo-logie. Une autre conséquence moins aperçue de ce prolongement en mode chrétien et théologique (qui, en tant que tel, est tout autant et plus secrètement la poursuite d'un questionnement fondamental, sous la forme d'un destin) est la transformation du rapport à la mort, de l'antique "entraînement à la mort" en l'attente de la mort dans l'espérance de la Révélation (elle-même fort incomprise : "Le Royaume est proche" n'a aucun sens temporel ; osons-le : il est infiniment plus "grec" que judaïque, en tout cas il le devient inexorablement). La perte de cette espérance révèle le nihilisme, non par déchéance de la première ou victoire du second, mais comme suite de ce remplacement, de ce dont il a aggravé la perte.

- Schopenhauer avec sa formule de l'homme "animal métaphysique", reconduit la définition de l'homme "animal plus quelque chose", laquelle n'est pas aristotélicienne, laquelle n'est pas "grecque", laquelle "manque" l'homme de façon décisive. Si "l'animal métaphysique" schopenhauerien est d'abord kantien en vertu de sa disposition innée à poser les questions que la "nature de la raison universelle fait naître", la "logique" de cette raison oublie qu'elle provient du logos, et que c'est lui qui distingue et qualifie ce "zoon" (ce vivant au sens de zôê et pas de bios, qui est la vie "qualifiée"). C'est le "zoon logon ekon" aristotélicien. Qu'il soit un "zoon politikon", par exemple, en est une conséquence, une dérivée, avec d'autres, tout comme sa "faculté" logique et de raison. Qu'il soit un "zoon métaphysique" touche mieux à ce qu'à d'originaire la situation humaine, mais à condition de le penser comme ce bios qu'est proprement l'homme et de le resituer dans l'orbite du logos, avec Aristote bien entendu.
Dans ce sens, il ne suffit pas, comme l'indique à juste titre R. Brague, de dire que l'homme est un animal qui ne peut pas ne pas "faire de la métaphysique" ; il faut dire en vérité de l'homme : « qu'il existe de façon métaphysique ». Le départ de l'homme, c'est que l'homme n'est pas un étant parmi les autres, même doué de "réflexion" ou de langage (ou de conscience, de mémoire, d'histoire, etc.) : il est d'abord et toujours déjà un mode d'être. Il existe, ex-siste, il est proprement le dé-porté.
Cela dit, Remi Brague s'arrête en chemin : l'homme est celui pour qui il y va de l'être en son être ; il ne peut "évacuer" toute transcendance car il est à lui-même sa propre transcendance. Question de l'homme et question de l'être sont intimement reliées — semble-t-il inextricablement. Ce qui évacue d'office toute dimension "animale", tout point de départ particulier, toute "choséité" ; ce qui oblige à penser comme réification et aliénation première toute réduction "objective" de l'homme en son humanité. Ce qui du même mouvement redétermine de fond en comble la question de la mort, qui est en effet, d'une façon ou d'une autre, la "ligne de mire" (et Schopenhauer, pour justifier sa formule, ajoute du reste au "thaumazein" de Platon (étonnement devant la merveille que c'est d'être), la conscience de la finitude, de la mort).
Faire de l'homme le "centre", oublier son déport propre, son rapport au monde et à lui-même comme rapport, et ce rapport comme rapport à l'origine qui est le rapport de tous les rapports, c'est là in fine l'erreur de perspective.
L'hyper-démocratie a peu à voir avec une quelconque fatalité "sociale", et beaucoup avec cette façon "d'humanisme", à l'œuvre depuis bien plus loin que l'émergence des formes politiques de la démocratie moderne. Ce n'est pas la perte du Sacré, du divin, de Dieu, ce n'est pas la dévalorisation des valeurs supérieures, ou encore le "désenchantement" du monde, qui sont les causes de notre situation historique, mais l'oubli de ce rapport, de cette ex-sistence comme telle, ce n'est pas la technique comme moyen instrumental ou la science en ses "connaissances" qui nous anéantissent, c'est "leur" volonté (la nôtre en vérité) d'autonomie, d'autarcie existentielle, de reformulation et d'objectisation totale, c'est la volonté d'être à soi-même sa propre origine dans la négation de ce qui nous délivre. Que ce soit par ressentiment, négativité désorientée, refus de la mort qui rend tout possible, ou par compensation du manque éprouvé du fait de "l'éloignement" des dieux, manque redoublé par la secondarité de l'Occident (au sens de Brague) — par incapacité à ressentir assez cet éloignement pour ce qu'il est : toujours un mode de l'approche.
Parce que, si Leibniz résume la question "fondamentale" comme suit : « Pourquoi y a-t-il quelque chose (de l'être) et non pas rien », il poursuit en indiquant que « le néant est plus simple et plus facile que quelque chose » — plus encore lorsque le défi de la mort n'est plus relevé autrement que pour la nier.

- C'est ici que la divergence la plus importante surgit.
Le "epekeina tès ousias" (l'au-delà de l'être, le "plus qu'être") que Platon nomme "l'agathon" (le "Bien", selon la traduction commune et trompeuse, disons plutôt : le convenant) n'a rien à voir avec une "valeur", une qualité, moins encore avec une dimension morale. Poussé dans ses retranchements par Glaucon, Socrate parle de "l'epekeina tês ousias", et Glaucon s'exclame : « Quelle hyperbole inspirée ! » (République, 509c). Ce "Bien" touche à l'indicible. Il couronne l'ensemble de ce qui, dans la parole de Platon, ne s'exprime significativement que par le biais du mythe. Platon laisse deviner là la trace d'un ineffable, il fait signe (on ne peut faire plus, ni le faire plus purement que dans ce cas), non pas pour éclairer le sens authentique ou ultime de toutes les réalités, mais pour remonter en quelque sorte "plus haut" que l'être, et ce n'est ni le démiurge, ni une idée, ni une valeur, ni une qualité de l'être, ni un jeu de "convertibles" qu'il désigne. Le démiurge : c'est une "autre histoire". Si le "Bien" est une Idée c'est en tant que modèle des modèles, "Idée des Idées", et partant il désigne ce qui échappe à toute délimitation en permettant le déploiement du monde, de l'"aperion" d'Anaximandre à "l'orbe pur" parménidien. Sur le fondement sans fond se noue le cercle vertueux. Il est la condition de possibilité des jeux de la lumière. « L'homme engendre l'homme, et avec lui le soleil » dit Aristote, qui reconduit la métaphore de Platon. Il est ce lieu et ce moment du renversement, du tournant, de la pensée accomplie et heureuse, en vue du retour vers la caverne et les hommes. R. Brague en un sens l'établit : il dit bien qu'il s'agit au fond de ce grâce à quoi l'être et ce qu'elles sont advient aux choses, mais il en reste là, avec toute la "tradition" métaphysique, soit onto-théo-logique. La tradition peut être poursuite ou renouveau. Il faut se dégager du degré de la poursuite indéfinie et aveugle, même si approfondie et sincère, et faire le saut de la reprise fidèle.
La vie n'est pas "bonne" parce que "ce qui est" est nécessairement Bien, ni parce que seul ce qui est Bien "est". Peu importe ce "Bien" comme tel : redisons-le, ce n'est pas ce que dit proprement agathon. Le réduire aussitôt comme le fait R. Brague à une justification de l'être, en faire la justification du choix de l'être contre celui du néant, le présenter comme un qualificatif consubstantiel à l'être, et de première importance, qui ne pourrait être porté que par une foi qui pis est, jouer sur la "convertibilité des transcendantaux" scolastique pour interpoler les sens (Etre, Un, Bon, Bien) dans le droit fil du "platonisme" qui est à la pensée de Platon ce que sont tous les "ismes" à la pensée tout court, c'est beaucoup tirer la couverture, si j'ose dire, c'est surtout manquer le fond et partant la "solution" d'un problème on ne peut plus essentiel puisqu'il met en jeu la survie même de l'humanité.

Quand Flaubert indique que « la base théologique manque », c'est qu'il est pris dans cette confusion devenue truisme de l'onto-théo-logie qui domine toute la métaphysique occidentale, avec la mise à plat qu'entraîne la "convertibilité", qui consiste à perdre de vue l'ouverture initiale, qui encadre et étouffe le thaumazein, qui entraîne en conséquence le tarissement des sources, l'exploitation des ressources, et l'exercice sans fin de la néantisation. Le cercle est devenu vicieux, avec l'homme qui veut en occuper faussement et seul le centre, ou ne règne que le Rien.

« Si l'œil n'était pas solaire, comment percevrions-nous la lumière ? » (Goethe).

Maintenant, il faut tout reprendre…

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